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A l’autiste qui a consenti à quitter son monde et à celui qui se méfie de nous

dimanche 12 mai 2019, par le Collectif de praticiens auprès d’autistes

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A l’autiste qui a consenti à quitter son monde et à celui qui se méfie de nous [1], par M-J Sauret [2].

Dans un projet de réponse du Comité d’éthique de l’Inserm, Jean-Claude Ameisen constatait que nombre de chercheurs n’avaient pas pris la mesure des avancées réalisées par la biologie durant ces vingt dernières années et inscrivaient leurs travaux, « de manière implicite, sous le couvert de la modernité, dans des concepts scientifiques anciens, qui datent de plus d’un siècle ». Il précisait l’importance de réaliser « que ces concepts anciens qui concernent l’hérédité n’ont pas seulement une longue histoire scientifique, qui apparaît aujourd’hui anachronique, réductrice et erronée : ils ont aussi une histoire tragique en ce qui concerne leurs implications éthiques » (que l’on songe au darwinisme social, au biologisme nazi, à l’eugénisme ou simplement aux versions actuelles du scientisme et de la naturalisation de l’humain).

Nombreux sont les biologistes qui partagent ce constat : Henri Atlan, François Gonon, Bertrand Jordan, Pierre Roubertoux, etc. Leurs critiques procèdent du constat d’un bouleversement dans la biologie qui conduit à relativiser l’hypothèse d’un programme génétique et du déterminisme génétique qui en découle, au profit de conceptions faisant place à la complexité et à l’émergence.

Mais quasiment tous les biologistes engagés dans cette révision, à l’exception de quelques uns (Pierre Magistretti), posent que l’autisme est bien pourtant une maladie génétique avant de se retourner contre l’approche psychanalytique, taxée d’ « exception française ». Trois griefs sont régulièrement énoncés :
a) psychanalystes et psychiatres « français » rangeraient l’autisme parmi les psychoses infantiles ;
b) ils attribueraient, grâce à ce rangement, l’autisme aux modalités d’intervention des mères ;
c) ils culpabilisent ainsi inutilement des parents qui n’en peuvent mais.

La critique cible, à l’évidence, Bruno Bettelheim, sans doute aussi le courant kleinien (Frances Tustin) et, plus près de nous (et de Lacan), Maud Mannoni ou Françoise Dolto.

Sans entrer dans une défense et illustration de ces cliniciens, Ameisen est le seul à noter que leurs théories remontent (pour Bettelheim) aux années 50. De fait, les biologistes s’insurgent contre l’usage de théories produites par eux il y a plus de dix ans : mais ils étayent leur récusation de la psychanalyse sur des théories de l’autisme dont les plus récentes ont 30 ans ! Certes, le souci de l’énonciation dans le champ psychanalytique amène les psychanalystes à demeurer attentifs, en principe, à ce qu’a produit chaque psychanalyste –à commencer par l’énonciation de Sigmund Freud (1856-1939). Mais ce n’est pas une raison pour ignorer les travaux postérieurs.

Si la psychanalyse consistait simplement à ériger les parents concrets en déterminants de la pathologie de leurs enfants, alors il faudrait soigner les parents… lesquels auraient beau jeu de se retourner contre leurs propres parents, lesquels nous adresseraient, s’il était possible, à leurs propres parents. Et, de fil en aiguille, nous nous retrouverions devant Adam et Eve : la faute au péché originel ! Est-ce si différent de la programmation génétique ou de la transmission biologique d’un défaut ?

J.C. Ameisen lui-même note que les parents qui sont supposés avoir transmis une « tare » éprouvent la culpabilité dont on pensait les avoir guéris en se débarrassant de Bettelheim. Et finalement, la psychologie de la santé ou la psychologie du développement, quand elles adoptent un point de vue strictement développemental –prétendant ainsi s’émanciper des fondements biologiques sur lesquels elles se construisaient, et donc échapper à la révision qu’impose la nouvelle génétique– se retrouvent face à la même interrogation : quelle est l’origine des facteurs déclenchant des troubles envahissants du développement (TED) ?

Nantie d’une conception fautive de la complexité ramenée à la plurifactorialité, cette perspective n’échappe pas à au déterminisme mécanique récusé aussi bien par la nouvelle biologie que par la nouvelle physique –non scientifique, ou obsolète, donc. En outre, ces développementalistes (mécanistes) se retrouvent aux côtés des programmistes (et des religieux !), dans la même logique de la faute originelle. Ce n’est pas parce que cette version est laïcisée qu’elle dispense les sujets de la culpabilité –même si la faute initiale vient d’un Autre, et si les sujets, autistes et parents, assimilés à des victimes du sort, sont dispensés de la moindre responsabilité. C’est que les sujets eux-mêmes ne l’entendent pas de cette oreille : la culpabilité est liée à la condition humaine, au fait même d’exister. Et aucun sujet digne de ce nom n’est prêt à renoncer à la responsabilité de ses actes. Il faut éclairer ce point pour lever tout malentendu.

Il faut bien dire qu’il y a une organicité impliquée dans toutes les activités humaines et dans toutes les positions subjectives (névrose, psychose, perversion) : pas de sujet sans organisme. Certainement le système nerveux central porte la marque de la vie du sujet dont il conditionne en même temps la possibilité. Il arrive qu’une faille organique (complaisance somatique) se mette au service de ce que le sujet n’arrive pas à dire : un mal de ventre quand il ne peut pas « digérer » les problèmes de l’existence, une céphalée quand il en a « plein la tête », etc. (symptômes de conversion). Plus grave, bien sûr, une lésion, un accident biologique, voire la dominance de tel gène pourtant anodin dans d’autres circonstances, peuvent venir interdire au sujet la libre disposition de son organisme ou entraver son débat avec les autres parlants : on parlera dans ce cas d’« incomplaisance somatique ». C’est dans ce que le sujet fait de cet embarras (avec son corps et avec les autres parlants), qu’il convient de chercher le raison de l’issue autistique, ce qui fait que tous les sujets présentant le même allèle problématique ne développent pas tous un autisme par exemple. Sans doute y a-t-il autant de lien entre l’organicité et l’autisme qu’entre un handicap sensoriel à la naissance (surdité ou cécité secondaires à des pathologies des sphères visuelles ou auditives exclusivement) et les pathologies mentales statistiquement « surreprésentées » dans cette population.

L’apport de la psychanalyse ne consiste pas en l’adjonction de lignes supplémentaires de déterminations : la famille (la mère) et l’inconscient, à côté de l’organicité et des capacités cognitives. Il ne consiste pas davantage dans la promotion d’une sous-version du libre arbitre : si vous disposez de la bonne biologie, de la bonne psychologie (les capacités cognitives) et du bon environnement social, alors vous disposeriez également de votre libre arbitre. Si par cas vous veniez à être handicapé dans l’une de ces dimensions, vous perdriez le droit à penser correctement. On devine que se profile là une conception de la psychopathologie qui conduirait à soupçonner d’affection mentale ceux d’entre nous qui présenteraient des idées dont on pourrait affirmer qu’elles ne sont pas « politiquement correctes » : cette « tribune » par exemple !

Oui, du point de vue de la psychanalyse, le sujet est aux prises avec des déterminations biologiques, psychologiques et sociales. Non, il ne s’y réduit pas : sans doute la théorie de l’émergence donne-t-elle une idée approximative de son rapport à ses déterminations. C’est ce point improbable d’indétermination, de séparation d’avec elles, qui fait la singularité du sujet –et qui constitue la contribution majeure de la psychanalyse. Sans doute est-ce cet aspect inédit finalement dans les autres théories sollicitées par le « soin psychique » ou le « souci de soi », qu’un film comme Le Mur échoue à mettre en perspective, du fait de sa volonté a priori de servir à la critique de théories psychanalytiques dépassées. Mais du coup, les auteurs se privent de la dimension clinique elle-même, et il n’est nul besoin d’une loi pour la proscrire, puisqu’elle devient impensable : à savoir que ce que la psychanalyse appelle sujet est ce qui répond de ses déterminations, ce qui à l’occasion parle, mais ce qui aussi bien peut renoncer à la moindre énonciation qui le livre à la « gourmandise » (logique sans qu’elle ait à être réalisée) de l’entourage. Le fait même que des sujets se retrouvent autistes après un départ de plusieurs mois dans une vie « normale », que d’autres soient capables de performances qui leur permettent de se glisser parmi nous (autisme dit Asperger, mais pas seulement), que d’autres enfin quittent leur monde immuable parfois pour s’aventurer parmi leurs dissemblables, n’indique-t-il pas la pertinence d’envisager l’autisme comme réponse à un Autre (le « prochain » sans lequel il n’est pas de survie possible), comme invention d’une solution pour soutenir son existence – du fait, à l’occasion, d’une incomplaisance d’ailleurs pas toujours somatique ?

L’autiste apparaît donc comme un sujet demeuré ou revenu dans cet espace qui sépare la naissance organique de son « émergence » comme parlant (entre deux naissances). Il faut parfois un clinicien pour soutenir ce qui fait sa singularité et lui permettre de consentir à faire un pas vers l’habitat langagier, le notre : et il n’est pas scientifique de vouloir saisir ce qui fait cette singularité, d’accueillir et parfois susciter cette réponse du sujet par des moyens (expérimentaux) qui les nient. N’est-il pas légitime de suspecter qu’il y a du sujet dans l’autisme et pas seulement de l’individu bio psychosocial ? N’est-il pas légitime encore de s’interroger si nous ne devons voir dans le silence de l’autiste uniquement le résultat d’un handicap de l’individu, ou un refuge du désir ? Sur ce point, non seulement le dispositif préconisé par la pratique psychanalytique est mieux ajusté, mais seule la psychanalyse considère l’autre, autiste ou pas, comme un sujet –avec lequel elle se propose de construire un lien à la communauté humaine.

Se dessine les contours d’une « pratique à plusieurs » – qui n’est qu’une des modalités d’activation du « lien social ».

Oui, il est légitime de chercher à dépister et traiter (selon les canons de la biologie) ce qui est susceptible de jouer comme incomplaisance somatique : mais on n’en finira pas pour autant avec la réponse autistique.

Oui, il est légitime de développer et mobiliser des moyens éducatifs adaptés…

Oui, il convient d’entendre les demandes des familles et parfois d’autistes eux-mêmes : occasion de se rappeler que les autres font partie du « discours analytique » – lequel donne l’impression parfois de ne s’adresser à personne ou seulement aux collègues de son association. Aussi nombreuse soit-elle, elle donne l’impression d’un « autisme à plusieurs » !

Oui, il conviendrait de mettre à l’épreuve systématiquement la thèse de l’incomplaisance somatique, du refus de l’énonciation (de la réponse du sujet), de la pertinence de la location, par le clinicien, de son corps, de son désir, de sa libido, d’un imaginaire parfois, de son vocabulaire, etc. Et cela vaut d’ailleurs pour « l’évaluation » du poids de ses éléments y compris dans le travail éducatif, infirmier, médical –pas seulement psychanalytique.

Quand des biologistes, psychologues, psychiatres éclectiques, neuroscientifiques, s’en prennent à l’approche psychanalytique de l’autisme, c’est le sujet qu’ils récusent : du coup ils contribuent à faire de celui-ci une machine sans sujet –donc sans culpabilité, sans douleur d’exister et sans réponse. Il est difficile de ne pas se demander si de tels théoriciens ne témoignent pas sur ce point leur incapacité à se mettre du point de vue de l’autiste : ce qui est précisément l’une des caractéristiques de… l’autisme. C’est que, ce faisant, ils contribuent, relativement à l’autisme, à l’anthropologie (le biopouvoir) dont le discours capitaliste a besoin pour se survivre, alors qu’ils peuvent le combattent par ailleurs. La conception politiquement correcte de l’autisme pourrait participer du travail de sape contre la conception du sujet que nécessite la démocratie.

Et pourtant la clinique, la leur comme la notre, est pleine d’autistes qui ont accepté de faire quelques pas pour vivre parmi nous : il n’est qu’à se mettre à leur école – pour qu’il y en ait de moins en moins qui persistent à se méfier de nous. Mais il ne faut pas avoir peur de le répéter : celui qui choisit la psychanalyse, choisit la cause du sujet.

Notes

[1Cet article a été publié dans la rubrique de Médiapart « Contes de la folie ordinaire » le 3 février 2012.

[2Psychanalyste (APJL) et Professeur émérite de psychologie.

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