Écouter les autistes
Collectif de praticiens auprès d’autistes

Accueil > Lectures et actualités > « Affinity therapy » - Autisme : un nouveau souffle aux USA ?

« Affinity therapy » - Autisme : un nouveau souffle aux USA ?

dimanche 6 avril 2014, par Myriam Perrin

Version imprimable de cet article Version imprimable

Article paru dans Lacan Quotidien n°391

Après la sortie récente du livre de Kristine Barnett, L’étincelle, dont Jean-Claude Maleval se faisait l’écho dans Lacan Quotidien n°372 , témoignant de l’extraordinaire construction autistique de Jake, grâce au soutien de sa mère pour ses centres d’intérêts, et ce contre l’avis des experts, c’est au tour du journaliste politique Ron Suskind [1] de publier, ce 1er avril, Life, animated qui décrit « sa rencontre » avec son fils autiste, grâce au monde de Disney. Le New York Times@ [2], le 7 mars dernier, en a fait paraître un très long résumé. Là encore, il s’agit précisément du témoignage du soutien des inventions d’un autiste par les membres de sa famille, dont l’efficace ne manque pas de susciter l’émotion. Il suffit de lire plusieurs sites américains référencés en matière d’autisme, où, entre autres, circulent un extrait vidéo du reportage de Roger Ross Williams [3] sur ce dialogue avec un autiste.

Un nouveau souffle s’emparerait-il des Etats-Unis en matière de traitement de l’autisme ? Il y a toutes les raisons de le croire. D’ailleurs, il suffit de se rappeler l’importance considérable que prit là-bas la sortie, à la fin des années 80, du livre du Dr Axline, Dibs [4], et du film Rainman, contribuant grandement à la mise en place et la promulgation des thérapies cognitivo-comportementales dans le traitement de l’autisme.

Cette fois, c’est davantage des thérapies par affinités qui se promulguent, autrement dit un pari sur les capacités auto-thérapeutiques du sujet à partir de ses inventions, thérapies qui se centrent sur les intérêts spécifiques et/ou îlots de compétences de l’autiste.

L’article du 1er avril d’Hanna Rosine [5] sur Slate.com, au titre évocateur : « A pathway, not a prison » [6], où sont interviewés les Suskind et le thérapeute de leur fils Owen Dan Griffin, fait le constat que l’efficacité de la Disney therapy vient remettre en question les connaissances « que nous avons, dit Griffin, sur le cerveau des autistes ». Plus encore, est fait état des affinités très singulières que la plupart des autistes développent, des passions considérées à tort comme des obsessions. On y déplore que la psychiatrie actuelle (donc celle du DSM et des TCC) les considère comme des symptômes, des tocs ou des pensées répétitives renforçant l’isolement de l’autiste. Est également noté que si les thérapeutes s’intéressent aux affinités des autistes, ce n’est qu’en terme de récompense suite à un comportement social adapté. Bref, on étouffe dans l’œuf…

A contrario, Ron Suskind rapporte dans le New York Times@ son soutien au centre d’intérêt de son fils, et c’est ainsi que celui-ci a retrouvé l’usage de la parole. En effet, c’est vers l’âge de trois ans qu’Owen, jusque-là prolixe de phrases convenues, se mure dans le silence, refuse d’engager le regard et s’isole radicalement. Les premières constatations médicales sont catastrophiques. Un « autisme régressif » au pronostic ravageant est diagnostiqué.

Pourtant…

L’activité favorite d’Owen est de visionner des films de Disney, collé à son frère Walt qui l’entoure de ses bras. Il y passe des heures, avec cette compulsion à rembobiner certains passages, sans que la famille n’en saisisse la logique. Précisons que, de manière quasi inaudible, Owen ne prononçait jusqu’alors qu’un seul mot : Jus ou un charabia : juicervoice.

De double en double, de Walt à Disney, d’un branchement libidinal sur le double à la langue verbeuse.

Un matin, alors que le couple Suskind rejoint Owen qui regarde pour la énième fois La petite sirène, sa mère entendra ce que dit son fils. Au moment où Ursula, la sorcière des mers, chante sa demande à Ariel, la sirène, celle de lui céder sa voix en échange d’être transformée en humaine pour rejoindre son prince, Owen rembobine et réécoute en boucle : Go ahead – make your choice ! I’m a very busy woman, and I haven’t got all day. It won’t cost much, just your voice !

« Just your voice ! ». Cornelia Suskind décode et Ron s’adresse à son fils : « C’est ‘‘juste ta voix’’ que tu dis ? ». Owen le regarde et dit très clairement : « Just your voice, just your voice ». Si l’orthophoniste d’Owen, tout comme son pédiatre, tempèrent l’enthousiasme de la famille, en avançant que, écholaliques, peu d’autistes saisissent le sens, Ron ne s’y résout pas. D’abord, ils partent à Disneyland et Owen y paraît être chez lui, « comme si son identité, écrit Ron, ou ce qu’il a pu en construire, était lié à cet endroit ». Mais, Ron n’a cependant pas « trouvé la clé » [7].

Plusieurs mois plus tard, le jour de l’anniversaire de Walt, alors que la fête est terminée et que celui-ci apparaît nostalgique, Owen regarde ses parents et commente : « Walter doesn’t want to grow up like Mowgli or Peter Pan ». La surprise de la phrase adressée et complète, interprétant ce qui précisément se joue pour son frère, signe des capacités cognitives intactes et Ron Suskind tente une expérience : il se glisse dans la chambre de son fils, attrape la peluche Iago, perroquet dans Aladin, qu’Owen imite beaucoup. « Then, a thought : be Iago. What would Iago say ? ». Ron, imitant autant que faire se peut Iago, s’adresse à son fils et obtint une réponse ; un ‘‘dialogue’’ avec l’autiste s’instaure :

— « Qu’est-ce que ça fait d’être toi ? », dit Ron. Owen se tourne vers Iago :
— « Je ne suis pas heureux. Je n’ai pas d’amis. Je ne comprends pas ce que les gens disent ».
— « Alors, Owen, quand sommes-nous devenus de si bons amis ? »
— « Quand j’ai commencé à regarder Aladin tout le temps. Tu me faisais tellement rire. Tu es tellement drôle ».
— « Rigolo ? D’accord Owen, par exemple quand je dis… hum… ‘‘Alors, alors tu épouses la princesse et tu deviens son crétin de mari’’ ».
Owen fait un son rocailleux, comme quelqu’un essayant d’éclaircir sa voix ou de trouver une intonation plus basse :
— « J’adoooore la manière dont ton petit esprit d’oiseau fonctionne ».
«  C’est une réplique de Jafar, avec la voix de Jafar », commente Ron.

Owen se saisit de cette proposition ingénieuse de son père pour sortir de sa solitude autistique et trouve là, et dans les moments à venir, grâce à l’appui sur des partenaires au diapason de son invention, non seulement un traitement de l’objet voix, contraint par son refus structural de prendre une position d’énonciation, mais aussi, et surtout, une façon d’aller dans le monde. La famille, en effet, se transforme secrètement la nuit en personnages de Disney, chacun prenant la voix et les dialogues d’un des doubles d’Owen, afin de lui dire quelque chose et susciter son branchement libidinal sur ce bavardage. C’est sûrement ce qui permettra son accueil dans une classe, spécialisée, où on est parfois inquiet de « l’esprit divaguant d’Owen, dit-on, dans son monde parallèle ». « Nous leur expliquons notre trouvaille : la clé est de l’exploiter », écrit Ron arguant qu’Owen « a appris à lire en s’appuyant sur le lent défilé des crédits à la fin des films ». Si l’école y consent un temps, et que les progrès d’Owen sont notables, elle ne mise pas sur une pédagogie centrée sur ses affinités. Pourtant, Ron décèle clairement qu’Owen « fait de ces films des outils, qu’ils utilisent de plus en plus afin de comprendre le monde ». Ceci ne suffira pas à convaincre et l’école interrompra l’accueil d’Owen.

Puis Ron Suskind découvre que, touché par ce changement radical de prise en charge, Owen se livre à un véritable traitement des affects via ce qu’il nomme « les acolytes », personnages secondaires des films. Un acolyte est « celui qui aide le héros à réaliser son destin », explique Owen. Quelle meilleure définition du double autistique ! Owen les dessine, se branche directement sur l’image animant libidinalement son propre corps, et code les émotions qui les accompagnent. « Le spectre de la complexité émotionnelle de l’homme tient tout entier dans ces acolytes », constate Suskind. À ce titre, ce travail défensif d’Owen est particulièrement exemplaire. De manière manifeste, Owen pouvait parler de façon beaucoup plus naturelle via la voix d’un acolyte, et s’en servir pour communiquer au quotidien, avec de plus en plus de souplesse. La position de son thérapeute Dan Griffin semble y avoir été pour beaucoup.

Dan Griffin a pris très au sérieux la Disney therapy. Dans l’interview, il confie tenter de saisir très précisément ce qui a fait l’efficacité de cette affinity therapy. La direction prise par Griffin fut celle de suivre l’invention d’Owen, de considérer cette affinité comme une solution constructive pour le sujet et de s’en servir. D’abord respecter le script de Disney, puis demander d’y ajouter quelque chose. S’est ainsi que la souplesse et l’humanisation d’Owen ont été obtenu, lui-même protégé de l’énonciation via la voix d’un des acolytes. Enfin, inventer de nouveaux scripts pour faire part de ces préoccupations ou demandes. Ron conclut très justement que ce fut comme si Owen avait trouvé sa façon singulière de parler. C’est ainsi que se mit en place le programme d’apprentissage de Zazu. « C’est à ce moment que commença son auto-guérison ». Même sa rencontre avec l’Autre sexe tentera de se régler via les scènes romantiques des films animés.

L’article de Slate nous apprend que dernièrement, des experts de l’autisme consentiraient à concevoir que certaines affinités pourraient être considérées comme des révélateurs de capacités et non comme des limites…

A suivre donc.

Article paru dans Lacan Quotidien n°391, par Myriam Perrin

http://www.lacanquotidien.fr/blog/wp-content/uploads/2014/04/LQ-391.pdf

Notes

[1Auteur de quatre ouvrages sur le pouvoir présidentiel, lauréat du prix Pulitzer, et actuellement doyen du Centre d’Éthique d’Edmond J. Safra à Harvard.

[3The Academy Award-winning filmmaker.

[4Axline H. G., Dibs, 1964, Flammarion, Manchecourt, 2004.

[5Journaliste américaine, pour Slate magazine, fondatrice de ofDoubleX et rédactrice pour The Atlantic.

[7Pour reprendre l’expression d’Anne Idoux-Thivet, mère d’un enfant autiste et auteure de Écouter l’autisme, car, dit-elle, « trouver la clé, là est le secret », étant entendu que chaque clé est unique. Idoux-Thivet A., Écouter l’autisme, Paris, Autrement, 2009.

SPIP | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0