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Habiletés sociales ?

lundi 27 janvier 2020, par Claire Brisson

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Habiletés sociales ? [1]

par Claire Brisson.

Aux difficultés relationnelles présentées par nombre d’enfants consultant dans les services de soin et d’accompagnement, les actuelles Recommandations de Bonnes Pratiques Professionnelles préconisent de répondre en termes d’apprentissage des codes sociaux, notamment via des groupes d’entraînement aux habiletés sociales. Un déficit desdites habiletés serait repérable chez 30 à 75 % des enfants et adolescents suivis en soins psychiatriques ambulatoires [2], du fait d’un défaut dans l’un des trois procédés habituellement utilisés pour les acquérir naturellement : l’observation, l’imitation et le modelage. Ces procédés défaillants seraient relayés par des interventions spécifiques, destinées à permettre l’« encodage optimal de l’information » qui n’a pas pu se faire en milieu naturel. On apprend aux enfants, d’abord théoriquement en décomposant étape par étape, puis en mettant le script en pratique sous forme de jeu de rôles, renforcement positif à l’appui, à : se présenter, regarder l’autre dans les yeux, intégrer les règles de la conversation, faire une demande, répondre à une critique vraie, fausse ou vague… Ainsi la distance d’un bras tendu sera-t-elle considérée comme la zone de convivialité à ne franchir qu’en cas de relation intime ; faire « hmm hmm » et reformuler donnera-t-il le signal d’une écoute active ; et reconnaître ses torts sera la première étape pour répondre à une critique vraie. Une gommette au niveau du front du partenaire permettra à l’occasion de focaliser l’attention de l’enfant sur la cible visuelle à atteindre, le contact regard étant un objectif de la normalisation [3]. Il s’agira ainsi « de rendre la personne socialement plus performante afin d’optimiser sa participation sociale au sein des divers milieux fréquentés et d’améliorer la qualité de ses relations interpersonnelles » [4].

Ce vocabulaire de la performance n’est pas nouveau, mais il a longtemps relevé du seul domaine de l’entreprise. Qu’il s’applique dans le champ de l’enfance, et dans ce champ-là non plus seulement au domaine intellectuel, mais à la manière même d’être au monde, dessine un programme de société qu’il nous faut questionner. Attendons-nous des enfants qu’ils fonctionnent ainsi, avec ou sans « troubles de la relation » ? Et en terme de méthode, pouvons-nous laisser croire, au motif que les voies d’accès au savoir et à la langue ne sont pas les mêmes, et que la sensorialité ne se distribue pas selon les mêmes canaux, que les enfants dits autistes ou hyperactifs aient besoin de telles remédiations qui robotisent les acquisitions ? Les enfants que nous rencontrons dans les consultations nous font part de méthodes bien plus heureuses et efficaces quand leur est laissé le temps de les développer.

Eliott a la chance d’avoir des parents qui résistèrent à la recommandation du pédiatre quand celui-ci suggéra d’interdire à l’enfant, âgé de 5 ans, l’accès à son film préféré, au motif qu’il s’y enfermait – il le visionnait parfois plusieurs fois dans la même journée au lieu d’aller dehors jouer avec les enfants du quartier. Eliott savait lire et écrire mais il n’engageait pas son regard ni sa voix dans l’échange avec les autres, il se bloquait devant toute nouveauté, piquait des crises terribles en cas de contrariété et ne souhaitait qu’une chose, une fois rentré de l’école : regarder Cars, dessiner Cars, vivre Cars. Ses parents, pourtant inquiets, n’eurent pas le goût de le soustraire à cette passion. Ils avaient saisi qu’il ne s’agissait pas seulement de trouble et d’intérêt restreint ou envahissant ; il était question pour lui d’amitiés et de lien social. Flash McQueen, le premier double, et ses camarades Martin, Doc et Sally, constituaient pour Eliott un cercle d’amis dont il partageait les conversations et les expériences. Il les observait, les imitait et tentait de faire siennes leurs qualités – parlant anglais quand le DVD se lançait en VO, tombant de sa chaise quand un pneu éclatait à l’écran ou demandant de l’essence pour permettre à ses jambes de courir plus vite.

Les parents choisirent une prise en charge respectueuse de cette manière singulière d’apprendre et de grandir. Eliott s’engagea résolument dans ses rendez-vous au cmpp, une fois établi le fait que je n’incarnerais pas un Autre intrusif ou capricieux, et que je le rencontrerais accompagné de ses objets, sur le terrain de ses passions – respectant la nécessité pour lui d’une rencontre médiatisée par un bord protecteur. Il me fit une place dans sa bulle, à la manière d’un nouveau double susceptible d’introduire du neuf sans le contraindre à fuir. Nos rencontres eurent longtemps lieu face à l’écran, l’enfant choisissant les séquences qu’il souhaitait me montrer, me faisant partager sa joie, ses inquiétudes et ses découvertes par l’entremise des doubles animés. S’il ne pouvait rien dire de sa propre détresse quand il était question, par exemple, de partir en classe verte avec l’école, il venait me montrer et commenter une séquence où s’exprimait la solitude de Flash MacQueen perdu loin des siens. Cette manière d’énoncer de manière indirecte ce qui importait pour lui étant accueillie, il lui fallut peu de temps pour « développer un ajustement optimal à son milieu » : le DVD de Cars juste glissé dans son cartable lui permit d’avoir toujours avec lui ce monde sécurisant où il se reconnaissait et grandissait, et de se montrer plus disponible aux attentes de la maîtresse. Il trouva un copain avec lequel « jouer au dessin animé », il n’était plus seul dans la cour. De Cars, il passa à l’univers Pixar en son ensemble, puis aux films d’animation en général et à la bande dessinée. Il y trouva tout le répertoire de répliques et de situations nécessaires à une conversation fluide, les emprunts n’étant plus détectables par son interlocuteur. Il y trouva aussi, années après années, différentes modélisations du lien à l’autre, cadrant ses relations sociales.

Une bande dessinée, à l’adolescence, ouvrit la voie pour aborder la question des filles. La rencontre amoureuse passerait pour Eliott par la formation d’un duo musical. Pendant des mois, il se languit de rencontrer une fille de son âge, qui saurait, comme lui, « faire les accords » et l’accepterait comme partenaire de guitare. Il osa proposer à une fille de son collège, essuya un refus, le supporta. Il s’inscrit sur un site de musiciens. Malgré son modeste niveau musical, il eut des échanges de compositions avec plusieurs guitaristes par internet et rencontra deux d’entre elles en vrai. Il eut l’occasion d’accompagner l’une d’elle sur scène lors d’un concert, ils chantèrent ensemble une chanson d’amour. Il en fut heureux, sans pour autant souhaiter aller plus loin – soutenir une véritable relation n’est pas encore envisageable, il faut encore que la question sexuelle trouve sa formule. Eliott la cherche activement dans films et livres depuis son entrée au lycée ; il continue de m’en faire part.

Les rencontres qui ont eu lieu, où le désir du jeune homme s’est précipité, et celles qui viendront, sont le fruit du savoir-y-faire qui est le sien – son habileté – avec la langue et avec les autres qui lui étaient d’abord radicalement étrangers. On ne l’a pas « entrainé » à regarder dans les yeux ou à formuler mécaniquement une demande quand il était petit. Il n’a jamais souhaité que ses partenaires lui fournissent un mode d’emploi de la socialisation valable pour tous, hors la logique de ses centres d’intérêt. Mais il a tenu, et tient toujours, à s’appuyer sur des partenaires qui soutiennent sa manière de se défendre de l’angoisse et d’aborder le vivant de façon indirecte, filtré et séquencé par l’écran ou le cadre de la BD. Accompagné ainsi par l’entourage et l’analyste, dans le respect de ce qui l’animait et le protégeait, il a pu habiter son regard et sa parole, faire société avec d’autres et aborder le jeu amoureux – le montage qui lui est propre est suffisamment souple aujourd’hui pour n’être pas décelable dans une conversation simple.

À ce titre, Eliott a largement acquis lesdites habiletés sociales visées par les programmes d’entraînement. Il se les est appropriés par une voie singulière, qui n’est pas le pur placage théorique et pratique des attendus sociaux proposé par les programmes comportementaux. Sous couvert de neutralité et d’accessibilité cognitive, ceux-ci débilisent enfants et adultes en leur fournissant – qu’ils soient demandeurs ou pas – des modes d’emploi relationnels purement formels. C’est méconnaître la profondeur et la qualité des acquisitions menées par l’artifice de doubles affectivement investis, pour autant qu’ils s’inscrivent dans le domaine d’affinité du sujet.

Si « habiletés sociales » il y a, c’est à ce type de montage singulier qu’on les doit. Et le sort que l’on réserve à celui-ci, l’intérêt que l’on y porte – ou pas – dans l’accueil de l’enfant, fait la différence des pratiques. Je suis reconnaissante à Eliott de me l’avoir enseigné.

Notes

[1[Une première version de ce texte a été publiée dans le bulletin électronique du Centre Interdisciplinaire sur l’Enfant @trait du CIEN, n° 12, septembre 2019.

[2Fallourd N., Madieu E., Animer des groupes d’entraînement aux habiletés sociales, Malakoff, Dunod, 2017, p. 20.

[3Cf. ibid., p. 72, 94 et 75.

[4Ibid., p. 20.

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