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L’Affinity Therapy pour l’autiste ?

mardi 10 mars 2015, par le Collectif de praticiens auprès d’autistes

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L’Affinity Therapy inventée par Ron Suskind « Suskind R. Life, Animated : A story of Sidekicks, Heroes and Autism. Kingswell. California. 2014. » et Dan Griffin en 2014 possède plusieurs propriétés remarquables qui ont incité notre collectif de praticiens auprès d’autistes à la faire découvrir en France et en Europe en soutenant l’organisation, à l’Université Rennes 2, du premier colloque Universitaire consacré à celle-ci. Les 5 et 6 mars 2015, des universitaires et des praticiens venus du monde entier ont pu échanger avec Ron Suskind, journaliste américain de renom, lauréat du Prix Pulitzer en 1995, ainsi qu’avec son fils Owen et avec Dan Griffin. L’audience a été telle que l’ouverture au public d’un second amphithéâtre a été nécessaire. En outre, cinq associations de parents d’enfants autistes sont venues témoigner de leur attachement à une approche plurielle de l’autisme, justifiée par les incertitudes actuelles de la science : l’étiologie de l’autisme reste inconnue, sa définition fluctue, les méthodes de traitement, même quand elles sont recommandées par la Haute Autorité de Santé, ne parviennent pas à être validées scientifiquement.

L’Affinity Therapy met d’emblée l’accent sur un choix créatif du sujet, en incitant à développer sa passion : les films de Walt Disney pour Owen Suskind, qui s’est longuement exprimé, les plantes carnivores pour Alan Ripaud, qui en a témoigné, Kirikou et la sorcière puis Minecraft pour Théo, dont sa mère, Valérie Gay, a relaté le parcours, etc. Cette thérapie part d’une décision et d’un savoir de l’autiste — en cela, elle s’oppose aux méthodes aujourd’hui préconisées qui mettent l’accent sur des handicaps à combler par des techniques d’apprentissage.

La passion d’un autiste étant toujours singulière, il en découle que cette thérapie ne peut se faire qu’au cas par cas. Elle est à inventer avec chacun. En cela elle se différencie nettement des méthodes actuellement prônées censées valoir pour tous moyennant quelques adaptations mineures.

Ces deux principes majeurs, l’approche au cas par cas, et l’appui sur une invention du sujet convergent de manière frappante avec l’approche psychanalytique qui oriente le collectif, d’où notre enthousiasme à nous faire partenaire d’un tel colloque.

À l’occasion de celui-ci, nous avons découvert une troisième propriété remarquable de l’Affinity Therapy. Là où nous ne nous y attendions pas : sur quelques blogs où s’est exprimée une haine aveugle contre la tenue même du colloque. Il mérite d’être souligné que personne n’y critique l’Affinity Therapy elle-même. Dans le concert actuel des disputes concernant l’autisme, il est saisissant que celle-ci fasse l’unanimité. Chacun reconnaît les mérites de l’Affinity Therapy ; la plupart prétendent même déjà en faire. Ce qui est dénoncé tiendrait au rapprochement qui est fait entre Affinity Therapy et psychanalyse. Il est vrai que celui-ci peut apparaître totalement opaque à ceux qui écrivent sur ces blogs, puisqu’ils témoignent que leur conception de la psychanalyse s’adosse à un film de propagande qui la caricature ; elle s’y trouve artificiellement unifiée par les préconceptions de la réalisatrice, reflétées par son montage, de sorte que la diversité des courants qui la traversent est totalement méconnue.

L’Affinity Therapy « ce n’est pas nouveau », disent-ils sur ces blogs, et la preuve que ça n’a rien à voir avec la psychanalyse, c’est que de l’Affinity Therapy « nous en avons toujours fait ». Cependant celle qu’ils croient faire n’est pas celle que nous préconisons. Elle ne consiste pas à adapter la méthode d’apprentissage en utilisant comme renforçateur telle ou telle affinité ; elle implique l’invention d’une cure nouvelle pour chacun : avec des dessins animés pour l’un, avec des carillons pour l’autre, avec les trains pour un troisième, parfois avec un animal, etc. L’Affinity Therapy n’est pas un aménagement de parcours déjà balisés, c’est la création d’un parcours sur mesure pour chaque autiste. Dans la méthode « ABA », la plus prônée par les détracteurs du colloque, les inventions de l’enfant sont appréhendées comme des « obsessions », qui font obstacle à l’apprentissage, elles sont comparées à des comportements d’addiction, parfois traitées de manipulations, elles doivent clairement être combattues. Comment les tenants de la méthode ABA auraient-ils traité la passion d’Owen pour les films de Walt Disney ?

En revanche, dès les années 1970, la « pratique à plusieurs », qui fait le quotidien du travail de nombreuses institutions orientées par l’enseignement de Lacan, et qui est mise en œuvre par des intervenants de formations diverses (psychologues, éducateurs, professeurs des écoles, orthophonistes, psychomotriciens, artistes, etc.), prend pour principe majeur de se faire partenaire de l’enfant, ce qui implique une individualisation radicale du traitement, et ce qui situe sa source principale dans les inventions de l’enfant autiste, si minimes soient-elles. Nul par exemple ne lui a enseigné à secouer une ficelle devant ses yeux, s’il le fait si souvent, c’est supposons-nous parce que cette trouvaille possède pour lui une fonction importante. Les autistes de haut niveau le confirment en leurs écrits. Se faire partenaire de l’enfant est le principe qui oriente la pratique du « Courtil » dont témoigne le film de Mariana Otero — À ciel ouvert — qui fut projeté lors du Colloque.

En leurs fondements, les approches psychodynamiques (Affinity Therapy, psychanalyse, thérapie par le jeu…) s’opposent radicalement aux méthodes d’apprentissage, les premières visent à construire le sujet en prenant appui sur ses inventions, les secondes cherchent à façonner les comportements en prenant le savoir de l’éducateur comme principe moteur.

Certes, depuis peu, l’opposition s’est quelque peu atténuée. Certaines passions de l’autiste trouvent une place dans les activités d’apprentissage en étant utilisées comme renforçateurs des tâches, c’est-à-dire comme récompenses ; tandis que les psychanalystes introduisent dans leur pratique des modalités initiées par les cognitivistes, notamment en structurant l’espace et le temps. Le fossé se comblerait-il partiellement ? Il reste encore difficile à franchir.

Il est cependant incontestable qu’au-delà des débats passionnés, voire peut-être grâce à eux, il se produit une évolution. Apparaissent même quelques ébauches de convergences dans l’abord actuel de l’autisme, puisque en conclusion du Colloque plusieurs affirmations d’un des spécialistes majeurs de l’approche cognitivisme de l’autisme, le Professeur Laurent Mottron, chercheur canadien, ont été reprises mot pour mot. Ses conclusions se fondent sur des recherches totalement étrangères à l’approche psychodynamique, mais elles sont appuyées sur l’expérience d’autistes de haut niveau. « C’est une arnaque, les packages », affirme-t-il, il considère que pour chaque autiste il convient de procéder à un cheminement à vue en fonction de ses capacités spéciales. Il constate comme tant d’autres que c’est à partir des intérêts spécifiques, ce que nous nommons les affinités, que se développent les compétences cognitives. « Quand on passe énormément de temps dans quelque chose, souligne-t-il, on passe moins de temps sur autre chose. Ça a longtemps été considéré comme une sorte de défaut de l’autiste : manque de généralisation, capacités inutiles, etc. En fait, insiste-t-il, il faut prendre cela comme un fait : « c’est comme ça que ça marche l’autisme ». Il appelle comme Ron Suskind, Dan Griffin et nous-mêmes de s’appuyer sur l’intérêt spécifique de la personne autiste afin de développer ses capacités. Il incite par là même à respecter l’altérité de l’autiste.

Nous invitons à prendre connaissance des développements à venir de l’Affinity Therapy et des méthodes psychodynamiques de traitement de l’autisme en consultant les sites suivants, celui de Ron Suskind : http://lifeanimated.net, et le site universitaire : http://affinitytherapy.sciencesconf.org

Collectif de praticiens auprès d’autistes

http://www.autistes-et-cliniciens.org

Post Scriptum  : De quelques idées fausses parmi les plus répandues concernant la question de l’autisme :

— La pratique institutionnelle de traitement des autistes orientée par l’enseignement de Lacan n’utilise ni le packing, ni la pataugeoire, ni la violence. Sur ce dernier point on ne peut en dire autant de la méthode ABA — contre laquelle s’insurgent beaucoup d’autistes de haut niveau. La justice vient de confirmer que les maltraitances — dénoncées par Médiapart dans le haut lieu français de l’ABA —, ne sont pas des diffamations (Dufau S. Autisme : Vinca Rivière et l’Association « Pas à Pas » perdent leur procès face à Médiapart. http://goo.gl/cEbNig)

— Si le collectif de praticiens et les organisateurs du Colloque prônaient une culpabilisation des parents, il est peu probable que cinq associations de parents d’enfants autistes, pourtant bien informées des querelles actuelles, (l’une d’elles est présidée par un Professeur de médecine), soient intervenues dans le Colloque, pour relater des expériences probantes d’Affinity Therapy et pour préconiser une approche plurielle de l’autisme n’excluant pas les modèles psychodynamiques.

— Les rares références à la « mère crocodile » faites par Lacan ne concernent en rien l’autisme. Les thèses de Bettelheim relatives à l’implication des parents dans l’étiologie de l’autisme n’ont jamais fait l’unanimité parmi les psychanalystes : dès 1965, Tustin s’y opposait fortement et elle n’a cessé de le faire. Son influence concernant l’approche psychanalytique de l’autisme n’a pas été moindre que celle de Bettelheim.

— Nous considérons l’autisme comme un fonctionnement subjectif spécifique et non comme une psychose. Jean-Claude Maleval explique pourquoi en ses travaux.

— La pratique psychanalytique n’utilise pas la convulsivothérapie (parfois prescrite en psychiatrie), et ne prône pas les chocs électriques. En revanche Mme Vinca Rivière, tenante de la méthode ABA, vante les vertus de ces derniers (Dufau S. Autisme : un courrier embarrassant pour un centre toujours cité en exemple, Médiapart, 3 avril 2012. www. mediapart.fr )

— La psychanalyse ne se confond pas avec la psychiatrie. Il y a un demi-siècle la psychiatrie française était à dominante psychanalytique ; aujourd’hui les neurosciences en constituent la référence privilégiée. La psychanalyse porte au dialogue avec le patient ; les neurosciences à des examens de son système nerveux. Des observateurs indépendants soutiennent que la perte de la référence psychanalytique en psychiatrie a grandement contribué à sa déshumanisation (Coupechoux P. Un monde de fous. Comment notre société maltraite ses malades mentaux. Seuil. Paris. 2006]

— « La » psychanalyse n’existe pas : elle est traversée de courants divers, ceux-ci, concernant l’autisme, soutiennent parfois des thèses contradictoires. Cela est tout aussi vrai concernant les diverses thérapies comportementales et cognitivo-comportementales (toutes ne prônent pas les chocs électriques). Cela est encore vrai pour les recommandations de la Haute Autorité de Santé dont les préconisations scientifiques entrent parfois en conflit avec ses propres recommandations éthiques : elle incite à prendre en compte « les goûts, les rythmes, les capacités » et même « les désirs » propres de l’enfant autiste ! Et pourtant, elle ne déconseille pas la méthode ABA !

— La Haute Autorité de Santé en 2012 recommande pour la prise en charge des enfants autistes ABA, TEACCH et Denver, non pas au nom d’une science triomphante, mais faute de mieux. Elle constate en effet, dans le même document, qu’aucune de ces méthodes n’est validée scientifiquement (ce n’est tantôt qu’une « présomption d’efficacité », tantôt qu’un « faible niveau de preuve »). La HAS observe que toutes ces méthodes connaissent plus d’échecs que de réussites. Cela devrait inciter à la modestie des préconisations.

— La HAS n’a pas récusé la psychanalyse et la psychothérapie institutionnelle pour la prise en charge des enfants autistes : elle n’a pas pris parti. C’est toute la différence entre la qualification « non consensuelle », qui leur est donnée, et la non recommandation.

— La qualification « non consensuelle » concernant la psychanalyse et la psychothérapie institutionnelle se justifie par l’absence d’études répondant à la méthodologie de la HAS (qui récuse celle recommandée comme plus opératoire par les psychanalystes : les études longitudinales de cas). Or une étude récente de l’INSERM (2014), favorable aux traitements psychodynamiques, vient maintenant combler cette lacune : Thurin J-M. Thurin M. Cohen D. Falissard B. Approches psychothérapeutiques de l’autisme. Résultats préliminaires à partir de 50 études intensives de cas. Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence 62 (2014) 102-118.

Il serait apprécié que les désaccords envers ce qui précède viennent à s’exprimer par des argumentations raisonnées et non par les habituelles calomnies qui d’emblée cherchent à couper court à l’échange.

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