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Le 3e plan autisme : une menace pour le soin psychique, pour la pédopsychiatrie et pour les libertés

jeudi 27 juin 2013, par le Collectif de praticiens auprès d’autistes

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Article rédigé à l’intention du journal « Le Monde » (2013)

Par Bernard GOLSE [1]

Je dirige le service de Pédopsychiatrie de l’Hôpital Necker-Enfants Malades et à ce titre, je suis responsable de l’un des six centres d’évaluation et de diagnostic de l’autisme et des troubles envahissants du développement, rattachés au C.R.A.I.F (Centre de Ressources Autisme Ile de France).

Je voudrais dire, ici, à quel point, avec une immense majorité de mes collègues pédopsychiatres, nous avons été scandalisés par le 3e plan autisme qui vient d’être publié sous la direction de Madame Marie-Arlette CARLOTTI [2].

Le travail avec les enfants autistes est l’un des combats de toute ma vie professionnelle et depuis de longues années, je tente sans relâche de plaider pour une prise en charge multidimensionnelle et intégrée des enfants autistes, du fait même de l’origine polyfactorielle de cette pathologie.

Nous espérions tous beaucoup du changement du gouvernement pour pouvoir revenir à une position raisonnable à propos de cette pathologie extrêmement douloureuse qui suscite tant de clivages et tant de conflits interprofessionnels qui ne sont que le fruit de divers lobbyings politiques, commerciaux et journalistiques.
Or la lecture de ce 3e plan nous montre qu’il est en quelque sorte plus dangereux encore que les précédents.

Ceci représente vraiment pour nous une très grave déception, mais les enjeux vont, me semble-t-il, bien au-delà de l’autisme.

  • Qu’en est-il tout d’abord de la créativité médicale dans le champ de la pédopsychiatrie ?

Quelle autre discipline médicale accepterait, en effet, de voir l’Etat lui dicter ses contenus d’action ?
Peut-on vraiment imaginer que les cardiologues toléreraient que l’on vienne choisir à leur place le médicament de l’infarctus du myocarde ?

Quand les C.R.A. (Centre de Ressources Autisme) ont été créés par Madame la Ministre Simone VEIL, leurs missions avaient été très sagement définies. Il s’agissait de veiller à ce que chaque région du pays dispose d’équipements suffisants pour les enfants autistes, sur les trois registres du soin de l’éducatif et du rééducatif.

Il s’agissait donc, et c’est me semble-t-il la mission principale de l’Etat dans le champ de la médecine, de veiller à la bonne adéquation des contenants d’action, mais sans s’immiscer dans la question des contenus d’action qui ne peut être qu’une affaire de spécialistes.

  • C’est donc la liberté de choix des parents qui n’est plus respectée.
    Aujourd’hui, nous allons vers une impasse, car plus l’Etat se mêle de dicter aux professionnels leurs contenus d’action, plus cette liberté de choix des parents se trouve rabotée.

Même les recommandations de la H.A.S. (Haute Autorité de Santé) qui ont suscité tant de réactions passionnelles à propos de la prise en charge des enfants autistes, insistaient sur une prise en charge intégrée.

Le 3e plan fait l’apologie du tout éducatif et ceci est parfaitement inadmissible.
Nous aboutissons d’ailleurs à un paradoxe car, alors que les parents d’enfants autistes plaident activement, et à juste titre, pour que leur enfant soit considéré comme un citoyen à part entière ayant notamment le droit d’être scolarisé, ce 3e plan va pourtant aboutir à en faire un citoyen privé de sa liberté d’accès à différents outils thérapeutiques disponibles pour tout le reste de la population (je pense évidemment ici, en particulier, aux soins psychothérapeutiques).
Mais à nouveau, j’insiste sur la liberté de choix des parents.

De quel droit leur interdire la possibilité de choisir pour leur enfant, une aide multidimensionnelle incluant une dimension psychothérapeutique ?

  • Enfin, nous sommes nombreux à craindre la mort programmée en quelque sorte de la Pédopsychiatrie.

Celle-ci se fonde en effet sur le vif de la rencontre clinique, et chaque rencontre doit pouvoir déboucher sur des décisions thérapeutiques adaptées et spécifiques de chaque situation.

Quand l’Etat nous aura dicté nos conduites à tenir en matière d’autisme, il continuera probablement à vouloir le faire en matière d’hyperactivité, de troubles obsessivo-compulsifs… et cela sera sans fin !

Que nous restera-t-il à enseigner à nos étudiants !

Comment pourrons-nous susciter des vocations et des enthousiasmes professionnels quand l’acte médical pourra être remplacé par une simple application de protocoles informatisés ?

Au-delà de l’autisme, de la pédopsychiatrie, et de la psychanalyse, cette dérive de la pensée politique qui plie l’échine devant certaines positions associatives intransigeantes, me semble faire le lit d’un fonctionnement déshumanisé et prétotalitaire dans le champ de la médecine.

C’est le soin psychique et l’ensemble des sciences humaines qui se trouvent ainsi gravement menacés, en même temps que la liberté de choix des parents se voit subrepticement amputée.

Pr Bernard GOLSE
Service de Pédopsychiatrie
Hôpital Necker-Enfants Malades
149 rue de Sèvres, 75015 Paris-Fr
Courriel : bernard.golse nck.aphp.fr

Notes

[1Pédopsychiatre-Psychanalyste (Membre de l’Association Psychanalytique de France) / Chef du service de Pédopsychiatrie de l’Hôpital Necker-Enfants Malades (Paris) / Professeur de Psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent à l’Université René Descartes (Paris 5)

[2Ministre déléguée auprès de la Ministre des Affaires Sociales et de la Santé, chargée des personnes handicapées et de la lutte contre l’exclusion.

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