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Le témoignage d’une mère d’enfant autiste qui refuse d’user du bâton et de la carotte

jeudi 12 décembre 2019, par Sylvie Rogel

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Le pari du plaisir procuré par le jeu

L’ouvrage « Ecouter l’autisme », rédigé par Anne Idoux-Thivet, publié en 2009, relate comment des parents ont su développer un savoir y faire avec l’autisme. Ainsi, Anne Idoux-Thivet, mère de Matthieu diagnostiqué autiste, témoigne de l’importance du jeu, tout au long de ses cinq premières années, afin d’ouvrir « la porte de l’étrange univers » de son fils. Non seulement elle invite à « écouter les autistes », c’est-à-dire à prendre en compte la singularité de chacun d’entre eux, mais aussi à prendre appui sur leurs centres d’intérêt pour accompagner leur ouverture au lien social. Elle fait le pari du jeu dans l’accompagnement de son fils en tant qu’il procure du plaisir. Elle prend cette position en raison de son observation des effets positifs produits par l’utilisation du jeu dans les séances d’orthophonie. Le moment fondateur s’est révélé pour elle quand l’orthophoniste lui a indiqué que « le je se construit à travers le jeu ». Cette rencontre décisive entre Anne Idoux-Thivet et Blanche, l’orthophoniste de Matthieu, est venue ouvrir sur un autre traitement possible pour son enfant, sur une démarche qui, selon cette mère, s’oppose « aux méthodes américaines », lesquelles fonctionnent par « récompense attribuée à la fin d’un exercice ». Elle a rejeté l’approche comportementaliste et l’explique avec ses propres mots : « Je me refusais absolument à user du bâton et de la carotte, ainsi que certains le suggèrent ». Le jeu constitue donc pour elle et Matthieu la clé qui permet d’entrer en relation par le biais d’un plaisir partagé.

L’autisme, un combat

C’est en 2006, avec l’arrivée de leur deuxième enfant, Agathe, que les parents, Anne et Thierry, prennent véritablement la mesure des difficultés et des troubles de Matthieu. En effet, Agathe pleure, sourit, regarde dans les yeux, joue, parle… tandis que Matthieu lui se présente comme « muet », « amorphe », « pataud et dégingandé ». Pour autant, ils ne s’étaient pas inquiétés de ce qu’il ne faisait pas car il était leur premier enfant. Il était « si sage, si calme, si tranquille », pouvant rester des heures à transvaser des cailloux d’une bouteille à l’autre. Cependant, ils avaient pu remarquer sa « manière de se mouvoir étrange », ses « absences », comme s’il était « déconnecté » du monde. Ils avaient pourtant bien relevé avec inquiétude les bizarreries de Matthieu qui avait pour habitude de se recroqueviller dans les angles et les recoins ou sur le paillasson. A trois ans, il n’était pas encore capable de jouer mais paradoxalement il réalisait des puzzles qui comportaient jusqu’à 200 pièces à une vitesse prodigieuse. C’est l’orthophoniste, qui a fait prendre conscience à Anne et Thierry du défaut d’interaction sociale de leur fils.

Même si, dès 2004, le premier pédiatre qu’ils rencontrent souligne que « quelque chose ne va pas » dans le comportement de cet enfant de trois ans, les parents, en proie à une angoisse et une suspicion d’autisme, adoptent, dans un premier temps, une posture relative à un « je n’en veux rien savoir ». Cependant progressivement Anne et son mari se décalent de cette position. Elle écrit que « le salut est pourtant dans la vérité » et qu’elle avait besoin de « mettre un nom sur ce trouble important du développement de la personnalité ». C’est encore avec Blanche, l’orthophoniste, que le diagnostic va se révéler. Elle évoque pour Matthieu une « dysharmonie évolutive », qui s’apparente à de l’autisme. Il est à souligner que c’est par le biais du transfert qui opère entre Blanche et Anne, que cette mère accepte véritablement pour la première fois le diagnostic d’autisme pour son fils. Depuis lors, Anne et Thierry n’auront de cesse de mener un combat acharné contre l’autisme. Ils sont tous deux devenus des « guerriers » menant un « plan de bataille » « à l’assaut de la terrible maladie ». Anne reconnait un rythme « stakhanoviste », dans lequel « il ne faut pas perdre une seconde ». Mais aussi elle défend la douceur et la gaieté pour stimuler Matthieu, évoquant le « doux forçage », notion que propose Antonio Di Ciaccia, afin de ne pas lâcher Matthieu et de le « sortir de l’autisme ». Avec cette question qui reste en suspens : peut-on guérir de l’autisme ?

Présentation ludique de l’ouvrage

Les lettres passionnaient Matthieu, ainsi ses parents découvrirent avec stupéfaction que leur fils, âgé alors de 5 ans, avait appris tout seul à lire. Ce petit garçon, « les yeux vides et l’air absent », « si insondable et désespérément muet », était capable de nommer les lettres et d’écrire son prénom, autrement dit, capable d’apprentissage, démontrant ainsi son intelligence. Cet épisode, si marquant pour Anne Idoux-Thivet lui a inspiré une organisation originale et ludique de son ouvrage, sous la forme d’un abécédaire, rendant ainsi hommage à l’un des centres d’intérêt de Matthieu.

En avant-propos, nous pouvons retrouver les préfaces des professionnels qui accompagnent et soutiennent Matthieu et sa famille. La psychiatre Michèle Blum-Wittmann, indique comment, de par son « écoute attentive », Anne Idoux-Thivet a pu déposer sa souffrance et finalement entendre le diagnostic d’autisme. Elle précise que, une fois l’accès à cette connaissance atteinte, cette mère a souhaité mener au quotidien un combat, avec son mari, pour lutter contre ce qu’elle nomme « la maladie » et dépasser le poids de la culpabilité. En effet, les difficultés que rencontrait Matthieu, l’ont amené à penser qu’elle était une mauvaise mère. D’ailleurs, un neuropédiatre lui a également affirmé qu’elle était bien trop stressée. L’inquiétude, le sentiment de solitude et d’anéantissement ont pu trouver les voies d’un apaisement possible grâce à la place accordée à la parole et à l’expression de la souffrance.

Avec le pédopsychiatre Christian Guilbert, nous réalisons le « très profond désarroi » d’Anne Idoux-Thivet qui donnera lieu à un suivi thérapeutique pour l’ensemble de la famille sur une durée de trois ans. Il saisit l’importance que revêt le jeu, et le plaisir qu’il procure à tous les membres de la famille. Il soutient cette démarche qu’il nomme thérapeutique en tant qu’elle ouvre sur un « nouveau fonctionnement mental ». En effet, selon lui, le plaisir recherché se produit en prenant appui sur l’imaginaire et le symbolique, par le truchement du langage.

Thierry, le père de Matthieu, s’exprime également dans cet avant-propos pour affirmer qu’une présence permanente et intense auprès de son fils est essentielle pour lui offrir « une deuxième naissance ». Le relais des deux parents pour stimuler au quotidien leur fils lui a permis de s’ouvrir au monde et de progresser dans ses divers apprentissages.

Finalement, cet avant-propos nous fait saisir d’emblée la nécessité pour la famille de trouver ressource et soutien à l’extérieur, que ce soit par l’entremise de professionnels ou par des témoignages de parents d’enfants diagnostiqués autistes, tel celui de Tamara Morar. Ou bien encore il s’agit, pour Anne et Thierry, de se laisser enseigner par la parole des autistes eux-mêmes comme Donna Williams, Daniel Tammet et Temple Grandin afin de comprendre la logique de Matthieu. Anne Idoux-Thivet témoigne en fin de compte qu’ils visent à faire sortir leur fils de son isolement social et qu’ils refusent de faire de l’autisme une fatalité. Avec Anne nous saisissons qu’il convient de s’orienter de la singularité de chaque autiste et de prendre en compte le symptôme, au-delà d’une visée éradicatrice du trouble ou du « comportement-problème » [1]. Autrement dit, il convient de réfléchir sur la valeur et la fonction du symptôme, dans le but d’atténuer les angoisses et de soulager la souffrance du sujet. Selon l’auteure, chaque autiste est différent, « ils sont différents dans la différence, et c’est à chaque parent de trouver le sésame magique qui doit lui permettre de déverrouiller la lourde porte derrière laquelle son enfant se retranche, chaque jour un peu plus, seul avec lui-même, seul avec ses peurs ».

Du jeu au « je »

Constatant que l’orthophoniste réussissait à entrer en contact avec Mathieu par le biais du jeu, Anne et Thierry ont décidé d’en faire autant. « Jouer est devenu un art de vivre », pour tous les moments du quotidien tels que se lever, se laver, s’habiller, manger, se déplacer… Il ne s’agissait pas tant de jouer pour jouer mais surtout d’y trouver le plaisir inhérent à la complicité d’un faire ensemble.

C’est avec ténacité et persévérance qu’ils se sont attelés à adapter et inventer des jeux pour maintenir Matthieu en éveil et en contact avec eux, et ceci dans le but de l’empêcher de « s’enfoncer dans un ailleurs inaccessible ». Le jeu est la clé qui leur a permis de déverrouiller la porte derrière laquelle se trouvait Matthieu.

Anne rapporte la scène ludique suivante pour faire valoir l’apport du jeu dans la création de leur lien :

« Comme toujours, les jeux sont l’occasion de poser une foule de questions. À travers elles, ils favorisent la communication et donc le bris du repli autistique. Les petits dialogues quotidiens qui émaillent nos parties ressemblent à cela : Combien as-tu fait ? – Deux ! – Que peux-tu faire maintenant ? – Je pioche une moyenne carte ! – Pourquoi ne la places-tu pas sur un soleil ? Elle vaudrait le double de points ! – Non, j’ai envie de la mettre là ! ».

Cette dernière phrase est essentielle pour saisir la volonté de Matthieu et ainsi confirmer son entrée dans le langage. Cette formule : « Non, j’ai envie de la mettre là ! » représente la position subjective de Matthieu, inscrite dans le champ de la parole. Il atteste un refus, lui qui utilisait un « langage plaqué » et qui « semblait incapable de forger ses propres phrases ». La position d’énonciation de Matthieu va se saisir aussi dans sa réaction avec sa sœur, alors qu’il jubile devant ses progrès, il pourra dire « Comme tu as grandi, Agathe, tu parles maintenant ! », tandis qu’elle enchaînait des « papapa » et des « gagaga ».

De la répétition de mots ou phrases vers leur appropriation, Matthieu confirme qu’il peut enfin réaliser ses propres choix et adapter son langage aux circonstances idoines. Sa démarche créative signale l’émergence d’une subjectivité possible pour lui. Anne le confirme en écrivant que c’est souvent Matthieu qui propose un jeu mais que, au-delà d’un choix, Matthieu est en mesure d’inventer des jeux : « Ce fut lui qui, prenant appui sur sa fascination pour les chiffres, a créé un jeu ».

Apprendre par le jeu

« Ce n’est pas parce qu’un enfant ne communique pas qu’il ne comprend pas ce qui se passe autour de lui », prévient Anne Idoux-Thivet. Partant de ce principe, les parents de Matthieu font le pari d’un apprentissage possible pour lui, mais d’un apprentissage sur mesure en tant que c’est leur fils qui consent à intégrer Anne et Thierry dans son propre univers. Comme le souligne Anne Idoux-Thivet : « Il m’aidait à l’aider », et en soi, cette démarche constitue un obstacle aux méthodes d’apprentissage traditionnelles.

L’ouvrage soutient que d’en passer par les objets ludiques permet de faire déconsister la présence trop menaçante de l’Autre. Anne l’a remarqué à plusieurs reprises et notamment à travers la fonction protectrice de l’appareil photo. Elle constate que « pour Matthieu, l’appareil photo – un objet inerte et donc rassurant – formait peut-être une barrière protectrice entre nos yeux et les siens ». C’est l’appareil photo qui lui ouvre l’accès au monde, à ce moment-là, du fait d’une connexion possible entre le corps vivant et l’objet. C’est ce qui lui permet de traiter la jouissance scopique. Elle s’appuie sur Donna Williams pour confirmer son intuition « tout doit être indirect. Il faut toujours tromper son esprit de façon qu’il se tranquillise et se détende, afin d’accéder à la compréhension des choses » [2]. L’objet, dans son utilisation ludique, va donc permettre des apprentissages, mais pas seulement, puisqu’il se présente aussi comme une fonction médiatrice entre l’enfant autiste et son environnement.

Autre caractéristique de l’autisme, le besoin d’immuabilité, constaté dès 1943 par le psychiatre Léo Kanner et nommé « sameness », génère beaucoup d’angoisse au moindre changement. La remarquable mémoire de Matthieu représente un atout pour retenir certains apprentissages mais n’en demeure pas moins une difficulté quand surviennent des changements, inéluctables. Devant cette impossibilité de tout prévoir et tout anticiper, il fallait tout de même trouver une solution pour le rassurer. En prenant appui sur son intérêt pour le dessin animé « Mimi cracra », Anne a créé des « chansons chasse-peur » pour lui apprendre à gérer son angoisse. Par exemple, pour supporter la pluie et le bain, les chansons de Mimi Cracra ont permis à Matthieu d’appréhender l’insupportable que constituait pour lui l’eau sur sa peau.

De plus, pour pallier l’effet de surprise qui désarçonnait Matthieu, Anne avait pris l’habitude d’expliquer, de montrer ou de dessiner pour dédramatiser. Elle tentait, par exemple, d’expliquer les bienfaits de la pluie sur les plantes, de montrer l’aspirateur ou le moulin à légume avant de s’en servir ou alors de dessiner l’objet originaire du bruit à peine audible, celui d’un camion au loin, s’il se trouvait inaccessible à la vue. Et enfin, en lui donnant la possibilité de se servir des engins bruyants, Matthieu en a peu à peu apprivoisé le son. 

Par ailleurs, Anne établit comment, avec le jeu, Matthieu a appris à perdre sans se perdre lui-même dans l’échec. Apprendre, nécessite comprendre, c’est-à-dire prendre avec autrui une même signification. Comprendre suppose donc de réaliser un pas vers l’autre afin de pouvoir envisager l’objet sous plusieurs angles. C’est un acte qui nécessite le lien à l’autre et qui se nourrit de la fulgurance du plaisir quand son propre savoir rencontre le savoir de l’autre. Anne le confirme à propos de Matthieu, jouer apporte une richesse pour développer la palette des émotions, associées aux messages reçus et destinés à autrui. Le jeu a permis à Matthieu de sortir de l’emprise du réel pour aller vers la maitrise des règles symboliques qui régissent son environnement, et ce par le biais de l’imaginaire du jeu. Cependant, Anne indique que Matthieu apprend beaucoup seul aussi. « Ses apprentissages, il les faisait – et les fait toujours ! – en secret. (…) Plusieurs fois je l’ai surpris, alors qu’il se croyait seul avec sa sœur, qui lui chantait doucement ma petite comptine », témoignant là encore que le sujet autiste est celui qui reste maître à bord. Bord, aussi à entendre comme une frontière entre les deux mondes.

Les capacités cognitives révélées à travers ces extraits du quotidien, permettent à Anne Idoux-Thivet d’affirmer : « je ne devais jamais mettre en doute l’intelligence de Matthieu : c’est en comptant sur sa finesse que nous pouvions nous en sortir ». Autrement dit, elle se laisse enseigner par la manière d’apprendre de Matthieu et la respecte.

Thierry, son mari se servait des balles, des billes et des ballons « de manière détournée » pour « stimuler » leur fils et travailler la motricité. Il s’agissait de mener des « exercices » de repérage de couleur ou de motricité fine avec une approche très ludique. Le jeu a ici une valeur pédagogique visant l’acquisition de compétences pour Matthieu.

Pour en arriver à pouvoir jouer, Matthieu a passé de longues périodes d’observations et de répétitions. De la même manière, il a fallu aux parents de Matthieu faire preuve de patience et parier sur une ouverture au monde possible, à condition de ne pas chercher à éradiquer ses stéréotypies. Ils ont fait confiance à la psychiatre qui soutenait l’idée que la répétition permettait à Matthieu d’intégrer le fonctionnement de son environnement. Nous comprenons donc que c’est la réitération, la répétition du même, qui rend possible une construction plus singulière.

Ces jeux stimulants engendrent un double effet. Les parents remarquent que les progrès de leur fils s’accompagnent de moments de connivence et de complicité, lors des parties de jeu, entre eux et Matthieu. En quelque sorte, il est possible de dire que le jeu a pu constituer, de manière symbolique, un « trait d’union » entre eux, ou pour le dire avec Temple Grandin, « un pont entre deux mondes » [3].

À travers ce livre nous découvrons qu’il ne s’agit pas tant d’utiliser le jeu à des fins d’apprentissage, mais, comme le proposent Eric Streveler et Marc Mottart « il s’agit surtout de saisir et de provoquer des occasions de contacts, être dans une recherche de relation réciproque où à l’occasion peuvent s’établir des espaces de jeu » [4]. Il convient donc de rompre avec les représentations sur le jeu en tant qu’il serait purement « éducatif », mais à l’instar de l’auteure, de prendre acte que le jeu peut mettre en lien. Il est « un prétexte à l’échange » :

« Mais c’était surtout moi qui n’était pas tout-à-fait prête : je ne voyais alors dans le jeu qu’un moyen de faire acquérir des compétences à Matthieu. Je n’y voyais pas encore le médium privilégié d’une communication entre nous. Je raisonnais davantage en pédagogue qu’en partenaire de jeu » [5].

Les partenaires de l’enfant autiste

Accompagner l’enfant autiste dans ses trouvailles et ses bricolages, soient les solutions qu’il met en œuvre pour l’aider à supporter les agressions du monde qui l’entoure et l’encourager à accepter d’entrer dans la communauté, au prix d’en passer par une perte, cela peut se faire avec la famille partenaire.

En effet, les parents peuvent être de très fins observateurs et deviennent dès lors des partenaires pour leur enfant. Ainsi, Anne écrit tous les jours dans son journal, à l’instar de Tamara Morar, et relève les détails du quotidien qui lui serviront de supports pour adapter son positionnement dans l’accompagnement de Matthieu. Cela constitue de surcroît, selon elle, un fabuleux exutoire. Anne et son mari Thierry comprennent et respectent rapidement l’importance des routines et des rituels pour Matthieu. Ils ont l’idée que cela lui donne des repères et participe à atténuer son angoisse. C’est Matthieu qui guide ses parents à travers ses inventions et c’est à partir de leurs précieuses observations qu’ils vont pouvoir déployer un éventail d’ingéniosité pour proposer des solutions adaptées aux difficultés que rencontre Matthieu. Anne note qu’elle devait « analyser minutieusement son mode de pensée, ce qui nécessitait une observation de tous les instants ».

Les parents sont aux premières lignes pour observer et accueillir ce qui se passe pour leur enfant, à savoir sa manière d’être en relation avec le monde qui l’entoure, son immense difficulté à établir des ponts entre son univers et celui des autres. Ils sont amenés, de ce fait, à soutenir la diversité de ses inventions. Certains sont d’ailleurs très précis et rigoureux dans leurs descriptions, telle Valérie Gay-Corajoud, mère de Théo, enfant autiste qui témoigne également de sa manière d’accompagner son fils dans son « quotidien sensible et fragile » [6]. Les approches comportementales n’étant pas, à son avis, respectueuses du rythme de Théo, elle a choisi de prendre appui sur les affinités que son fils manifestait envers certains supports. Elle écrit dans cet article :

« J’essayais du mieux possible d’intégrer les apprentissages à ses différents centres d’intérêts : les jeux vidéo, les dessins animés, ses mondes intérieurs dans lequel il se lovait en permanence pour résister au stress de la nouveauté. Comme il avait de grandes facilités pour les mathématiques, je les intégrais en toutes occasions. Théo d’ailleurs numérotait les leçons, les pages, les nouvelles choses qu’il avait apprises. Cela l’aidait à donner un sens à ce grand bouleversement dans sa vie » [7].

Cette démarche n’est pas sans écho avec celle de Ron et Cornelia Suskind, parents de Owen, lesquels, dans le documentaire « Life, animated  », expliquent comment à travers les personnages de dessins animés Disney, Ron (journaliste et fondateur de l’affinity therapy avec le Docteur Dan Griffin) a pu établir un contact avec son fils. En empruntant la voix de Iago, le perroquet d’Aladdin, il s’est mis en lien avec Jafar, double qu’incarnait alors Owen. Il fallait donc trouver le moyen de pénétrer dans le monde d’Owen, sans le menacer, pour l’amener progressivement dans le lien social.

Autre partenaire pouvant se révéler opérant : l’animal. Sous les conseils de la psychiatre, Anne et Thierry se procurent un chien, baptisé Brimbelle. Alors que Matthieu ne pouvait encore distinguer le toi et le moi, c’est au cours d’un jeu avec le chien que les parents l’ont entendu, avec ébahissement, manifester sa capacité à subjectiver sa position. En s’adressant à Brimbelle, il se mit à hurler de manière spontanée et « tellement différente de toutes les expressions plaquées qu’il utilisait d’ordinaire » : « Non, Brimbelle, ce n’est pas le tien, c’est le mien ! ». La production d’une telle exclamation révèle la présence du sujet de l’énonciation.

Matthieu n’est pas le seul autiste à prendre appui sur un animal. Julia Romp [8] témoigne aussi de la fonction qu’a occupé le Chat Ben pour son fils George. C’est avec Ben que George a commencé à parler, et ce dès leur rencontre :

« Au lieu de regarder par-dessus la tête du chat ou de fixer le sol, il regarda son nouvel ami droit dans les yeux. Tous deux se regardèrent intensément quelques secondes pendant que George continuait à murmurer doucement. (…) George parlait au chat et souriait comme si c’était habituel chez lui » [9].

Dès lors, George se mit à parler et se mouvoir comme un chat. Sa mère avait repéré la fonction particulière qu’occupait Ben pour George. Elle écrit « Ben n’était pas seulement un chat, mais la fenêtre de George sur le monde, la clé qui lui avait permis de sortir de sa prison » [10].

Du partenaire au double

Pour autant, Ben n’est pas simplement un chat, ni Anne simplement une partenaire de jeu pour Matthieu. Anne indique que « pour faire renaitre Matthieu, pour lui faire prendre conscience de son MOI et pour l’aider à se sentir bien dans son corps, nous allions faire corps avec lui ». Cela va au-delà de l’acceptation d’une présence dans le monde chaotique de l’autiste, il s’agit plutôt d’une fonction toute spécifique, celle que Jean-Claude Maleval nomme le « double » et qui renvoie à une création qui émane des autistes eux-mêmes et qui leur donne accès au champ social.

A ce propos, Jean-Claude Maleval affirme que l’autiste est capable de création d’objets autistiques complexes et de double(s). Dans son article « Plutôt verbeux les autistes », il indique que :

« À l’âge adulte, certains parviennent à hausser ces stratégies défensives jusqu’à la création d’objets autistiques complexes, qui tentent parfois de restaurer une position d’énonciation, par l’entremise d’un double, et jusqu’à la construction d’Autres de suppléances, plus ou moins élaborés, forgés par un remarquable travail de mémorisation de signes » [11].

À défaut de se constituer en tant que sujet de l’appel, en direction de l’Autre de la demande, la création de ces « personnalités de substitution » peut contribuer à permettre à l’autiste d’entrer en communication et de jouer un rôle social dans une communauté.

En outre, la notion de double dans le tableau autistique est non pas relative à un processus d’identification mais plutôt à une dépendance au service du lien social. Une difficulté majeure pour les autistes étant d’entrer en relation avec autrui, de suivre leurs codes sociaux et de communiquer, ils prennent appui sur un ou plusieurs doubles pour établir une communication indirecte entre eux et les autres. Anne Idoux-Thivet va plus loin et soutient la thèse que la rencontre avec un double est un passage incontournable pour se construire, avant son désinvestissement progressif : « C’est un autre paradoxe, le chemin vers l’autonomie doit nécessairement passer par une étape fusionnelle entre nous ».

Par conséquent, face au défaut du processus identificatoire, la création d’objets complexes tels que les personnages, prenant place de double, est un moyen de défense pour entrer en contact avec les autres et se faire comprendre d’eux. Ils deviennent des « personnages médiateurs » [12], selon l’expression de Donna Williams, pour emprunter des postures « raisonnablement acceptables socialement » [13].

Il en est de même pour Daniel Tammet. Nous retiendrons de ce qu’il nous livre la dénonciation de sa solitude et sa solution par la création d’un double. En effet, il écrit :

« Les personnes touchées par le syndrome d’Asperger cherchent à se faire des amis, mais ont beaucoup de difficultés à y réussir. Je ressentais très profondément ce sentiment douloureux d’isolement et cela m’était très pénible » [14].

Daniel Tammet présente sa solitude comme un ressenti subi plutôt qu’une incapacité à entrer en contact ou une volonté de s’exclure. Cette souffrance n’est pas sans conséquence sur la création d’une défense telle que le double. Il ajoute :

« Pour compenser ce manque d’amis, je créais les miens propres pour m’accompagner dans mes promenades autour des arbres dans la cour de récréation. Il y en a un dont je me souviens très distinctement encore aujourd’hui. (…) C’était une grande femme, de plus d’un mètre quatre-vingt, couverte de la tête aux pieds d’un manteau bleu. Son visage était très fin et creusé de rides parce qu’elle était très, très vieille. (…). Ses yeux étaient comme d’étroites fentes mouillées et souvent fermés, comme absorbés dans de profondes pensées. (…) Elle me dit qu’elle s’appelait Anne » [15].

Pour Matthieu ce sont ses parents qui occupent cette place d’ « amis » si particuliers. Il le dit clairement et nous entendons là sa part subjective et créative. Qu’ils soient nommés « amis » ou « double », ces processus créatifs sont la résultante de modes défensifs pour affronter le monde mais tout autant, et pour le dire avec Eric Laurent, des éléments d’un bord qui permettent que les interactions avec les autres soient possibles.

La position de Anne Idoux-Thivet rejoint ici celle des tenants de l’approche psychodynamique dans le sens où celle-ci engage à « écouter les autistes » et à se laisser enseigner par leurs trouvailles. Elle incite à se faire partenaire de leurs inventions et à considérer les objets en tant que solutions singulières du sujet. Mais à une condition, celle d’entendre que l’autorisation doit venir de l’enfant autiste et que toute intrusion abusive dans sa « carapace », selon l’expression de France Tustin, aura comme effet de renforcer ses défenses : cris, automutilations, repli autistique…

Se faire partenaire renvoie également à l’idée qu’il ne s’agit pas de laisser l’enfant seul avec ses objets de prédilection, mais que la présence et l’intervention d’un autre est nécessaire pour lui éviter un renfermement. Anne explique très bien comment il est important de laisser Matthieu regarder ses dessins animés des « dizaines de fois ! », mais surtout de les regarder avec lui. Cette position a permis à Anne de découvrir l’intérêt des dessins animés, véritables « mines d’instruments d’éveil ». Elle comprend, par exemple, que Matthieu s’identifie à Porcinet et note : « Comme Porcinet, il devait persévérer ; comme Porcinet, il devait avoir confiance en lui ; comme Porcinet, il devait comprendre que sa différence était une richesse ». De la même manière, elle utilise la « précieuse alliée » : Dora l’exploratrice qui chante pour raconter sa journée. C’est avec elle que Matthieu se laisse guider, au-delà de la répétition ou du refus de la nouveauté, vers une dynamique interactionnelle. Anne, prenant appui sur ce personnage préféré qui raconte ses aventures en chantant, se met à chanter également pour relater certains évènements de la journée et invite Matthieu à en faire autant. Ainsi, pour pouvoir quitter la maison et se rendre à l’école, Anne chante « C’est parti, let’s go, nous allons à l’école ! ». Et c’est par ce biais que Matthieu consent à entrer dans le jeu de sa mère qui, elle, introduit un petit dérangement dans les phrases itératives de Dora. Cette intrusion, soulignons-le, permise par Matthieu, produit un élargissement du circuit pulsionnel dans lequel il est pris. Le dégageant, par cet effet, de l’emprise d’une jouissance sans bord, l’introduction d’Anne dans l’univers de Matthieu, et ceci par le biais du jeu, lui permet d’accéder au lien social. Autrement dit, régler son rapport à l’enfant autiste peut en passer par l’intégration progressive d’une nouveauté, qu’elle soit une personne, un objet, une action. Il convient de savoir respecter son rythme à la faveur d’une ouverture au monde.

Il s’agit donc, à chaque fois, d’inventer pour s’adapter à la singularité de Matthieu, ce que confirme Anne : « Imiter point par point un modèle ne sert à rien. Il faut s’en inspirer, c’est tout. C’est à chaque famille de construire sa propre ludothèque au fil des progrès et des besoins de son enfant ».

Cependant Anne rappelle que la capacité de Matthieu à jouer n’a pas pu se mettre en place d’emblée. Quand il était petit, il ne jouait pas et n’avait absolument pas accès au faire semblant. C’est avec son orthophoniste qu’il a pu consentir à pénétrer dans l’univers ludique, en déclenchant par la même occasion le langage verbal, à l’âge de 3 ans et demi. A partir de 4 ans et demi, c’est Matthieu lui-même qui sollicite ses parents pour engager un jeu. Maintenant, il prend plaisir à jouer et à s’inventer des histoires.

Importance des centres d’intérêt.

Les parents de Matthieu s’appuient sur le jeu pour faciliter les échanges et les apprentissages, mais pas seulement. Anne ajoute qu’elle prend « appui sur les goûts et les interrogations du moment de Matthieu ».

Elle précise que « les formes, les lettres, les nombres et les animaux ont été des centres d’intérêt surinvestis par Matthieu. J’ai pris appui sur ces fixations, qui devenaient parfois de véritables obsessions, pour contrer la stéréotypie ». Anne appelle cela sa « tactique de la sublimation » autrement dit, partir des « comportements anormaux » et les sublimer en « quelque chose de positif et de construit ». Bref, il s’agit de passer des obsessions aux passions.

D’une position centrée sur la jouissance, il s’agit pour les personnes qui s’occupent de l’enfant de créer les conditions de jeu pour la contenir. Mais aussi, il convient de favoriser la rencontre en introduisant la notion de plaisir : plaisir de partage, d’imaginer, de lier l’émotion avec l’expérience ludique, de l’utilisation du langage.

Laissant de côté les programmes pédagogiques, pour se saisir des trouvailles de Matthieu, Anne se retrouve dans une position subversive. Pour éviter de se perdre dans les failles d’un supposé savoir pédagogico-éducatif, elle œuvre ainsi à ne pas « boucher, élider, recoudre, suturer à tout instant la question du désir » [16] de son fils.

Il s’agit de parler avec l’enfant de ses inventions, partant de la réponse de Jacques Lacan faite à Mélanie Klein à propos de l’enfant Dick : « Il n’est pourtant pas sans orientation. Il ne donne pas l’impression de l’idiot, loin de là » [17]. En tant qu’être du langage, il convient, pour le partenaire, de prendre appui sur ses créations que sont les objets autistiques simples ou complexes, mais aussi de consentir à être le double. Il est à supposer qu’Anne remplit cette fonction de double pour Matthieu. Une adresse inédite, singulière peut alors opérer si nous nous laissons surprendre par les trouvailles des sujets et si nous nous faisons docile à leur mode de tempérance de la jouissance. Partir de l’intérêt de l’enfant puis complexifier le monde à partir de l’objet, comme l’indique Eric Laurent [18], voilà ce qui lui donnera l’accès au lien social.

Selon Temple Grandin, son professeur, M. Carlock ainsi que sa tante Ann ont su « diriger [sa] tendance à l’obsession vers quelque chose de constructif » [19], et de créatif comme « la trappe à serrer ». Cette position ouvre la possibilité, pour certains autistes, de faire de leurs obsessions le fondement d’une carrière professionnelle ou artistique, ainsi que l’avait déjà indiqué Léo Kanner en 1943.

Le témoignage de Anne Idoux-Thivet quant à son utilisation des centres d’intérêt de Matthieu vient confirmer une autre manière de voir et de traiter l’autisme. Elle déplie avec détails comment, par exemple, à partir de l’attrait de Matthieu pour l’eau, elle a su s’en servir pour ensuite élargir ce centre d’intérêt restreint vers « un îlot de compétences ». Matthieu, en effet, est devenu un petit expert des animaux de la mer et grâce au jeu, il a pu apprendre à faire semblant afin de « démêler avec constance le rêve de la réalité ». Autrement dit, en reprenant les termes d’Anne, l’approche ludique a permis de « sublimer les jeux obsessionnels de Matthieu en un faire semblant constructif ».

En ce sens, il est un créateur. Gwenola Druel indique que « Le symbolique ne parvenant pas à tempérer le chaos de leur monde et de leurs émotions, certains autistes développent des stratégies pour y suppléer, qui visent une maitrise, un ordonnancement du monde » [20]. Ces stratégies sont des trouvailles qui relèvent de solutions « auto-thérapeutiques » qu’il convient de soutenir.

Un « nouveau souffle » quant au traitement des autistes, nous vient des Etats-Unis, ce que confirme Myriam Perrin-Chérel dans l’introduction de l’ouvrage collectif « Affinity therapy, nouvelles recherches sur l’autisme » [21] :

« Cette fois, c’est davantage les thérapies par affinités qui se diffusent, autrement dit un pari sur les capacités auto-thérapeutiques du sujet à partir de ses inventions. Ces témoignages font part du fait que les parents se centrent tous sur les obsessions, passions ou les intérêts spécifiques de leurs enfants autistes » [22].

L’affinity therapy permet d’offrir un refuge aux autistes. En prenant appui sur les personnages des films que Ron Suskind nomme les « faire-valoir », Owen « se branche directement sur l’image animant libidinalement son propre corps, et code les émotions qui les accompagnent » [23].

Pour Jean-Claude Maleval, [24] « l’affinity therapy », vient confirmer en 2014 l’approche psychodynamique, après 40 ans d’hégémonie de la thérapie cognitivo-comportementaliste. Au lieu de combattre ou tolérer les obsessions, il s’agit de prendre appui sur les objets, la création des doubles autistiques et le développement des îlots de compétences des sujets autistes pour les aider à complexifier le monde et leur faciliter l’entrée dans le lien social. Il s’agira de traiter les autistes à partir de leurs passions et de leurs inventions pour les amener aux interactions.

Afin de préciser cette notion d’« îlots de compétence », reprenons ce qu’écrit Jean-Claude Maleval dans « L’autiste et sa voix » [25] :

« Le symbolique ne parvenant pas à tempérer le chaos de leur monde et de leurs émotions, certains autistes développent de remarquables stratégies pour suppléer à sa défaillance. Celles-ci ont en commun une quête de maîtrise et d’absolu, mais présentent une assez grande variété : elles peuvent passer par l’invention d’un monde, par la quête de règles immuables, par l’appropriation d’un savoir totalisant dans un domaine restreint, etc. »

Un pas-trop de présence pour ne pas devenir l’Autre jouisseur, menaçant.

Il ne suffit cependant pas d’être déterminé par un désir décidé. Les conditions de la rencontre avec un enfant autiste s’élaborent par une présence pas-toute tant au niveau de la voix que du regard.

Jean-Claude Maleval recommande de « savoir effacer sa propre énonciation en s’adressant à eux » [26]. Cela revient à moduler notre langage et s’adresser à un lieu où l’enfant n’est pas, afin que notre langage, véhicule de notre demande et de notre désir, ne vienne pas ravager le sujet. Donna Williams conseille de parler sans aucun contenu affectif [27]. Elle ajoute que « plus la voix est prévisible et calme, moins elle inspire de crainte affective » [28].

La clinique et les témoignages indiquent plusieurs manières de s’y prendre. Par exemple parler à travers les objets pour mettre l’autre à distance. Donna Williams suggérait de regarder ailleurs et se rappelait quelques moments précis de bien-être. Elle écrit : « Mon père se contentait de s’asseoir à mes côtés et utilisait les objets pour communiquer » [29].

Quant à Ron Suskind, il s’adressait à son fils Owen par le biais de la marionnette Iago le perroquet, personnage secondaire du dessin animé Aladdin. Il en est de même pour Anne Idoux-Thivet qui constate que la théâtralisation est un moyen pertinent pour capter l’attention de son fils : « J’ai remarqué que les adultes, dont Matthieu apprécie le plus la compagnie, ont le réflexe d’user d’un ton très enjoué et théâtralisé quand ils s’adressent à lui » [30]. Pour Anne, le jeu est donc partout, « même dans notre voix et sur nos visages ». De même, Temple Grandin conseillait : « N’employez jamais un ton monotone et mettez l’accent sur les mots clés, par exemple : Quel beau lapin tu as dessiné ! » [31]. Chantonner, aussi, favorise la rencontre, car il ne s’agit pas vraiment d’un discours. Pour Matthieu, c’est « Dora l’exploratrice » [32], qui va le guider au-delà de la répétition ou du refus de la nouveauté vers une dynamique interactionnelle. Sa mère, prenant appui sur ce personnage préféré qui raconte ses aventures en chantant, se met à chanter également pour relater certains évènements de la journée et invite Matthieu à en faire autant. Partir du centre d’intérêt de l’enfant constitue une base pour l’aider à construire un enchaînement narratif. De surcroît, l’utilisation du chant à la place de la parole a comme effet d’apaiser les angoisses. Pour contrer sa peur des marionnettes de grande taille, Matthieu a su inventer un schéma narratif et sa mélodie. Anne se saisit de cette trouvaille pour favoriser les échanges avec Matthieu.

Une manière différente de fonctionner

Les témoignages des autistes et de leurs parents, ont permis de construire, non pas des connaissances, mais un savoir y faire. Ces savoirs sur l’autisme, même s’ils sont « pas-tout » méritent d’être à considérer et à reconsidérer. Le discours analytique permet d’ouvrir sur la conception d’un « savoir ne pas savoir » afin que s’élabore un nouveau savoir, une manière de se situer du côté de l’invention. C’est ce que Anne Idoux-Thivet nous enseigne dans cet ouvrage. Il convient de ne pas culpabiliser les parents car les causes, encore inconnues avec précision, sont assurément multifactorielles. Nous en avons la démonstration dans les autobiographies d’autistes. En effet, contrairement à Donna Williams, Temple Grandin, elle, fut aimée de sa mère, ce qui remet en question l’impact de l’environnement familial, et notamment du lien mère-enfant dans le développement de l’autisme. En revanche, son histoire permet de saisir à quel point un entourage bienveillant, respectueux des « bizarreries » de l’enfant conduit vers une ouverture sur le lien social. Cette démarche apparait également dans l’ouvrage d’Idoux-Thivet, à savoir des parents qui se relaient sans cesse auprès de leur fils afin de ne pas le laisser s’enfermer dans un repli autistique. D’autres parents encore, tels les Suskind, ont su entendre leur enfant pour se laisser guider vers lui, et ce, contre les avis opposés de certains professionnels, qui, au nom de la science prédisaient que leur enfant ne pourrait pas progresser.

Finalement, à la question que pose Anne Idoux-Thivet, peut-on sortir de l’autisme ? nous pouvons nous référer à Jean-Claude Maleval qui fait l’hypothèse d’une structure psychique à part entière. Il postule que « Pour ces raisons – volonté d’immuabilité, absence ou pauvreté du délire et des hallucinations, spécificité des écrits autistiques, absence de déclenchement, et surtout évolution de l’autisme vers l’autisme –, l’hypothèse que l’autisme soit autre chose qu’une psychose, à savoir une authentique structure subjective, paraît envisageable » [33]. Ce postulat soutient la thèse que l’autisme est non pas une anomalie ou une maladie mais une manière d’être au monde spécifique. Ou comme le propose Thomas Mengozzi, gamer et autiste, au cours de sa prise de parole au colloque « Autisme : numérique et robotique. Quel partenaire privilégié au 21e siècle ? [34] : l’autisme est « une manière différente de fonctionner ». Il ne s’agirait non pas de guérir mais d’opérer un savoir y faire avec, en s’appuyant sur les trouvailles et les inventions, afin de faciliter l’accès au lien social.

Conclusion :

L’ouvrage, « Ecouter l’autiste », est un témoignage poignant qui reprend le parcours courageux d’une mère et d’un père pour (re)prendre contact avec leur fils. Il est encourageant en tant qu’il montre la possibilité d’échapper au déterminisme et au fatalisme. C’est un message d’espoir pour les parents qui tels Anne et Thierry se trouvent dans un premier temps comme sidérés par l’effet d’annonce de l’autisme. Quand, Matthieu, emmuré dans son chaos intérieur, consent à faire circuler des objets entre ses parents et lui pour, au bout du compte, transformer ces échanges en véritable jeu, c’est l’ouverture au lien social qui s’opère. Anne Idoux-Thivet nous enseigne sur la fonction des objets et du partenaire des autistes. C’est à partir de ce savoir que les parents de Matthieu ont réussi à l’atteindre et à l’amener, par un doux forçage, au lien social. Grace à leur témoignage, à celui d’autres parents, à celui des autistes eux-mêmes, nous constatons que, les autistes veulent aller à la rencontre des autres mais qu’ils ne peuvent le faire. Ce n’est qu’au prix d’un important effort de construction psychique qu’ils consentent à s’ouvrir au monde. Il s’agit, à l’instar des parents mentionnés plus haut, de faire le pari sur la capacité des autistes à comprendre : « quand son regard est opaque et qu’il s’emmure dans son silence, son cerveau, j’en suis certaine, ne tourne pas à vide », affirme Anne à propos de Matthieu. Birger Sellin, grâce à la communication assistée, s’est révélé d’une intelligence auparavant insoupçonnée en révélant un apprentissage autodidacte de la lecture dès l’âge de cinq ans. Il lance un appel : « Je veux que chacun sache que les enfants autistes ne sont pas des imbéciles comme on le présume souvent » [35]. Il convient donc de valoriser « le moindre petit progrès » mais surtout de savoir prendre en compte la fonction des objets autistiques chez les autistes afin de faire déconsister le discours ambiant qui voudrait éradiquer leurs centres d’intérêts spécifiques.

Au-delà des « obsessions », les passions ! Tel est notre pari.

BIBLIOGRAPHIE

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TAMMET Daniel, Je suis né un jour bleu, Paris, J’ai Lu, 2011.

WILLIAMS Donna, Si on me touche, je n’existe plus, Paris, J’ai Lu, 1996.

Notes

[2WILLIAMS Donna, Si on me touche, je n’existe plus, Paris, J’ai Lu, 1996

[3GRANDIN Temple, Ma vie d’autiste, Paris, Odile Jacob, 1991

[4STREVELER Eric et MOTTART Marc, « Jouer avec l’enfant autiste », in Quarto 115-116, juillet 2017, p.80-83.

[5Idoux-THivet A. Ecouter l’autisme. Le livre d’une mère d’enfant autiste. Autrement. Paris. 2009, p. 98.

[6GAY-CORAJOUD Valérie, Journal d’un enfant autiste : Une école à sa mesure, in Blog Médiapart, [en ligne]. Mis en ligne le 13 mars 2018, https://blogs.mediapart.fr/valerie-gay-corajoud/blog/130318/journal-dun-enfant-autiste-une-ecole-sa-mesure.

[7Ibid.

[8ROMP Julia, Mon ami Ben, un chat qui sauve un enfant de l’autisme Gawsewitch, 2011.

[9Ibid. p.14

[10Ibid. p. 257

[11MALEVAL Jean-Claude, « Plutôt verbeux » les autistes, La Cause freudienne, [en ligne], https://www.cairn.info/revue-la-cause-freudienne-2007-2-page-127.htm

[12WILLIAMS D., op. cit., p.205.

[13 Ibid., p.305.

[14TAMMET Daniel, Je suis né un jour bleu, Paris, J’ai Lu, 2011, p.105.

[15Ibid., p.105.

[16LACAN Jacques, Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, Paris, Seuil, 2006, p.48.

[17LACAN Jacques, Le Séminaire, livre I, Les écrits techniques de Freud (1953-1954), Paris, Seuil, 1975, p. 96.

[18LAURENT Eric, Le Forum de Barcelone et les orientations du 4e plan Autisme, https://www.lacanquotidien.fr/blog/wp-content/uploads/2018/05/LQ-774.pdf

[19GRANDIN Temple, Ma vie d’autiste, Paris, Odile Jacob, 1991, p.125.

[20DRUEL G. (dir.), L’autiste créateur, inventions singulières et lien social, op. cit., p.355.

[21PERRIN Myriam, (dir.), Affinity thérapie. Nouvelles recherches sur l‘autisme, Rennes, PUR, 2015.

[22Ibid., p.13.

[23Ibid., p.18.

[24MALEVAL Jean-Claude, « La thérapie par affinités ou le retour d’une approche psychodynamique pour le traitement des autistes », in : PERRIN Myriam, (dir.), Affinity thérapie, op. cit., p.129-136.

[25MALEVAL Jean-Claude, L’autiste et sa voix, Paris, Seuil, Coll. Champ Freudien, 2009, p.172-173.

[26MALEVAL Jean-Claude, « Plutôt verbeux » les autistes, op. cit.

[27WILLIAMS D., op. cit., p.298

[28 Ibid., p.299

[29 Ibid., p.126.

[30Idoux-Thivet A. Ecouter l’autisme, o.c., p. 154.

[31GRANDIN T., Ma vie d’autiste, op. cit., p.197.

[32Idoux-Thivet A. Ecouter l’autisme, à.c., p. 186.

[33MALEVAL Jean-Claude, Pourquoi l’hypothèse d’une structure autistique ? (ii)La Cause Du Désir 2014/3, n° 88, pages 153 à 164, https://www.cairn.info/revue-la-cause-du-desir-2014-3-page-153.htm

[34Colloque international interdisciplinaire, « Autisme : numérique et robotique. Quel partenaire privilégié au 21e siècle ?, 7 et 8 novembre 2019, Université rennes 2.

[35SELLIN B. op. cit., p.84

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