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Un écrit majeur : « La bataille de l’autisme » d’Éric Laurent

dimanche 8 mars 2015, par Gilles Mouillac

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L’ouvrage « La bataille de l’autisme, de la clinique à la politique » est le lieu d’une double ponctuation, et constitue à ce titre un écrit majeur dans le domaine de l’autisme.

Paru en 2012, au cœur de la vaste campagne médiatique visant à mettre hors-jeu la psychanalyse dans la prise en charge de l’autisme, il est construit sur l’opposition et la mise en perspective entre deux temps, qui sont aussi deux versants de la façon dont l’autisme se pose comme enjeu de société : le temps long de la clinique, le temps court et accéléré de la séquence politique et médiatique.

Clinique

Du point de vue clinique, Éric Laurent procède à un Aggiornamento de l’approche psychanalytique lacanienne de l’autisme, fondé sur une longue expérience de plus de trente ans, initiée avec J-A Miller et les Lefort, à partir des outils du dernier enseignement de Lacan - extraits par J-A Miller dans son cours.

L’autisme est en effet un défi majeur pour la psychanalyse, et l’occasion de renouveler des concepts forgés pour d’autres catégories cliniques. Laurent démontre brillamment qu’il est possible de repenser l’autisme à partir des dernières avancées de la psychanalyse, ce qui implique un centrement sur l’Un : la parole n’est pas à penser comme acte de communication, interlocution, acte cognitif, mais comme un arrachement réel. L’acte de parole est d’abord événement de corps, en deçà de l’étage de la structure et de la dimension de l’échange qu’elle suppose. L’Un de jouissance permet alors une description plus fine des phénomènes cliniques impliqués dans l’autisme.

D’une parole qui n’est pas articulée à l’échange, l’enfant au Loup des Lefort s’en faisait déjà l’écho. Laurent y démontre qu’il y souffrait de l’« effet de la jaculation première sur le corps du sujet ». Aussi déjà chez les Lefort, cet abord de l’autisme par l’Un de jouissance était en filigrane : « L’usage du signifiant tout seul est le fil rouge qui traverse les travaux de Rosine et Robert Lefort »

E. Laurent démontre comment la cure y concernait la question de l’Un, et le rapport au signifiant comme réel : elle permet d’abord un rebroussement, à partir du signifiant comme réel, vers un effet de nomination. Le sujet se nomme à partir du signifiant premier et réel - « Le loup ! » - qui frappe son corps - « passage à l’envers du réel vers la nomination ». Puis quand la nomination est produite, il s’agit de produire un trou - qui sera condition à la mise en place d’une chaine. Ce qui permet une avancée pour cerner la logique de constitution de la chaine de bord : « le vide qui court sous la chaine des mots et les relie entre eux conditionne la possibilité et la logique de la constitution de cette chaine » - ce qui rend pertinente l’orientation, au-delà de la prise en compte de l’objet, vers le manque d’objet des Lefort.

La cause du retrait autistique est ainsi l’ « événement de corps qui a marqué son refus de plongement dans le langage ». Si l’autisme est réponse à l’Un de jouissance, l’enjeu du traitement est d’ « accéder à la racine où vibre ce traumatisme qu’est la langue ». Le sujet autiste traite ainsi un traumatisme, celui de la langue. Chez lui le Un de jouissance, trace de l’événement de corps, ne s’efface pas. Il a affaire à la répétition d’un signifiant tout seul qui produit des effets de jouissance. Le langage éveille le traumatique de cet événement, sous forme d’un foisonnement des équivoques, à entendre comme réelles. L’Un envahit son espace, sous forme du bruit de la langue. Le sujet autiste opère alors un travail de réduction de l’équivoque par itération de l’Un. Il s’agit de traiter l’équivoque par un « mode de calcul discret » qui « opère dans le tissu de lalangue », contre le « glissement lalatif ».

A ce titre la stupeur ou le savoir spécialisé que ces sujets manifestent sont déjà des réponses du réel à ce traumatisme. C’est là une tout autre conception du savoir que les détracteurs de la psychanalyse promeuvent, celle de l’apprentissage réduit à un comportement.

L’enjeu éthique de réponse à l’Un demeure ainsi pour tout parlêtre, quelque soit l’atteinte somatique dont il ferait l’objet. Cette particularité analytique dans l’abord de l’autisme permet alors de sortir du faux débat psychogénèse / somatogénèse ; le « biologique en jeu n’exclut pas la particularité de l’espace de constitution du sujet comme être parlant ».

Il s’agit pour le praticien engagé dans le traitement d’aider ces sujets à se dégager du repli de l’Un, en se faisant leur partenaire « en dehors de toute réciprocité imaginaire et sans la fonction de l’interlocution symbolique ». Pour les praticiens, cela implique une ascèse, un deuil de l’identification hystérique, et de savoir prêter l’oreille à l’en deçà de la communication : « toujours viser le même point : la jouissance de l’Un ». C’est une clinique de la répétition de l’Un tout seul, qui conduit à la clinique du circuit, construit non comme couples d’oppositions signifiantes, mais juxtapositions réelles.

Cette mise à distance de l’imaginaire, et cette prise en compte de l’Un en deçà de la structure conduit à revenir à un abord topologique de la clinique, l’enjeu étant de mieux cerner la naissance de l’espace subjectif du parlêtre. « La prise en compte du circuit auquel sont soumis les objets qui tombent du corps d’un sujet autiste, implique des phénomènes dont on ne peut rendre compte qu’en recourant à une topologie de l’espace pulsionnel ».

La topologie permet ainsi d’abord de distinguer avec finesse les différents types de trous, avec ou sans bord, dans leur registre réel, symbolique, et imaginaire, ainsi que la fonction de la chaine : faire limite, bord, au trou sans fond qui menace de s’ouvrir.

Cet abord topologique permet aussi de cerner les spécificités cliniques de ces sujets autistes. Au lieu du miroir absent, vient par exemple le mur du bord : « le morcellement du corps par ses organes est surmonté au prix de l’enfermement dans une « carapace ». Pas de miroir, mais un mur et un double qui tiennent lieu de bord. La topologie particulière qui constitue l’espace subjectif des sujets autistes impose aussi ses spécificités à leur perception du monde : annulation des distances, espace sans trou, menace de retour du trou…

Chaque sujet doit alors se construire un espace, par une extraction d’objet, qui élargira les éléments de son « dictionnaire topologique » où circuler. Le point crucial dans le traitement est d’obtenir une extraction, à entendre comme événement de corps, « extraction de l’objet-clé de la constitution de l’espace même dans lequel ils se déplacent ». L’espace nait d’une soustraction de jouissance dans le corps, il s’agit ainsi de « soulager ces enfants en produisant de l’absence ». Extraire et éloigner cet objet du corps pour qu’il soit pris autrement dans un circuit, trace des bords, décerne un corps. L’objet est ici repris, avec le dernier Lacan, comme fait des « débris » de la « percussion de la langue » sur le corps. Objet en forme et objet sans forme sont aussi distingués comme deux modalités d’extraction de l’objet.

L’enjeu du travail, irréductible à toute méthode, est alors de desserrer, déplacer le néo-bord pour qu’il constitue un possible espace d’échange et d’invention, ni du sujet ni de l’Autre. Espace où pourront venir s’inclure divers éléments hétérogènes, qui vont élargir le champ topologique du sujet. Cette chaine de bord fait en effet appel à différents registres, instances de la lettre : écriture, chiffre, image discontinue, musique, fixation de la parole, etc. qui témoignent, au-delà de leur apparente diversité, de la répétition du Un de la lettre. Elles ont en effet la même racine, sorte « d’instance de la lettre souche », qui conduit à fonder les institutions de traitement de sujets autistes par la psychanalyse non à partir d’une hyperspécialisation des registres du savoir, mais sur une manière d’aborder la lettre de manière dé-spécialisée. Derrière cette apparente diversité, se profile ainsi une unité du principe de production de la chaine, à partir de la lettre.

Les institutions qui s’orientent de la psychanalyse mettent au cœur de leur pratique la question de la lettre, de l’écrit : dans la clinique, l’écriture ne transcrit pas le signifiant, mais est à aborder « en tant qu’elle peut recueillir tous les phénomènes qui relèvent de la prise du corps dans la matérialité de la lettre ». Ainsi Laurent nous mène vers une clinique qui met en évidence le champ et les fonctions de l’Un de jouissance. Et qui nous conduit à se défaire de toutes les formes du Un attachés aux idéaux de l’identité institutionnelle, « toujours renaissants sous les masques les plus variés » : « Le véritable maitre de l’institution, indique Laurent, c’est la clinique de l’instance de la lettre et les modes de répétition réelle qui traversent les sujets qui lui sont confiés ».

L’approche psychanalytique avec les sujets autistes, qui suppose la plus grande rigueur, ne se laisse ainsi pas réduire à une technique. E. Laurent démontre ici combien l’invention est le seul « remède » du sujet autiste. A ce titre elle est déjà une récompense en soi : la récompense, c’est l’effet de jouissance qu’il y a au gain de savoir inconscient.

Au cours de cette reprise de la clinique de l’autisme, E. Laurent démontre ainsi comment la psychanalyse ne cherche pas produire une théorie séparée de son effectivité, à se perdre en pseudo-questions : mais aussi comment l’autisme est un champ crucial du savoir dans le réel, à même de renouveler le savoir analytique, et de nous enseigner sur le statut de chaque parlêtre. « L’autisme serait alors le révélateur d’une faille radicale dans la possibilité de communiquer », condition inhérente à l’être parlant.

Politique

Dans sa deuxième partie l’auteur revient en détail sur la campagne de lobbying anti-psychanalyse qui a battu son plein de janvier à juin 2012. Reprenant la chronologie des événements, depuis la promotion de l’autisme comme « grande cause nationale » en janvier 2012, au rapport de la HAS, jusqu’au troisième plan autisme, il éclaire les enjeux, démonte les ressorts rhétoriques d’un story-telling visant à mettre la psychanalyse hors-jeu dans le traitement de l’autisme. « Tout s’est passé, en effet, comme si la HAS avait voulu isoler l’orientation psychanalytique dans le milieu du soin, et procéder à son ablation en douceur, au nom de l’urgence éducative. Elle s’appuyait sur la campagne médiatique orchestrée par certaines associations de parents d’autistes. »

Campagne qui s’axait notamment sur le thème rebattu du « retard français » et de la mise en scène d’un double conflit opposant les TCC, présentées comme les lumières du Nouveau continent, à une psychanalyse prétendument obscurantiste et culpabilisatrice, régnant sur la seule vieille Europe.

Il démontre notamment comment le projet de loi d’un député du nord dramatisait alors la publication des recommandations, « créant un sentiment d’urgence » propice à « faire passer des mesures radicales ».

Laurent démasque aussi les stratégies marketing et les vérités prêtes à l’emploi circulant dans cette campagne médiatique pour imposer un « remède autoritaire à l’incertitude scientifique ». Il démonte un à un les pivots de cette rhétorique : l’impasse du modèle pharmacologique, l’absence de résultats probants de la génétique, « l’ensorcellement » par la métaphore chimique du soi-disant déficit en ocytocine dans l’autisme.

L’auteur s’attache enfin à analyser la crise de la « zone DSM », productrice des classifications usées à des fins de gestion des masses humaines, avec les effets ségrégatifs qui en découlent.

Au-delà, il démontre en quoi tous ces événements sont le symptôme d’un dysfonctionnement des « bureaucraties sanitaires européennes », « tentées de recourir à toutes sortes d’artifices pour imposer des solutions autoritaires […] ». Face à ce déficit démocratique, il rappelle l’urgence de garder l’espace du débat scientifique, dans ces zones de savoir incertaines. La HAS est ici le nom d’un symptôme, visant à boucher d’autorité un trou dans le savoir : il devient alors crucial de « réformer ces Hautes Autorités proliférantes, qui cherchent à réduire au silence le débat démocratique au nom de l’administration des choses ».

« Les tentations autoritaires se réactivent précisément dans les zones où le modèle « problème-solution », promu comme la panacée, rencontre ses limites. Le champ de l’autisme en est une, et c’est pourquoi il peut être le lieu électif d’un dysfonctionnement démocratique, ou pire ».

La HAS est ainsi le lieu où tente de se suturer l’échec d’un couple majeur de notre civilisation, celui de ce binaire problème-solution. Lieu aussi d’une rhétorique où on parle de « personnalisation » des projets pour mieux faire passer la standardisation, et où, concernant la psychanalyse, domine la partialité : « tout ce qui pourrait soutenir le bien-fondé des pratiques actuelles et faire apparaitre leur efficacité doit être écarté pour ne retenir que ce qui les dénigre et les affaiblit ».

E. Laurent reprend aussi dans le détail les objections contre l’industrie Aba-autisme, à commencer par celles déployées par les autistes eux-mêmes. Citons l’antienne des 47% de prétendues réussites de l’ABA, obtenues au sein de protocoles incluant des punitions, « conjonction », pour Michelle Dawson « d’une éthique lamentable et d’une malhonnêteté scientifique ». Le Pr. Mottron démontre ainsi la « disproportion considérable entre le niveau de validité scientifique et la réputation de scientificité de ces méthodes », qui font la promotion d’une réduction de l’éducation à des apprentissages comportementaux.

E. Laurent démonte ainsi la rhétorique de l’industrie l’ABA autisme, s’appuyant sur les illusions du chiffrage statistique pour suturer l’incertitude scientifique, « sirènes qui chantent le salut par la solution rééducative de masse ».

Au fil de cet ouvrage majeur, qui fera date, E. Laurent expose comment l’autisme est ainsi révélateur des penchants dysfonctionnels de notre modernité démocratique. Il signe aussi la réaction des praticiens de l’autisme orientant la psychanalyse, révélant l’impossibilité de faire entrer le débat dans le chiffrage pour le faire taire. L’autisme requiert ainsi un traitement sur mesure, à la hauteur des défis posés par l’Un de jouissance ; traitement qui prend en compte la science, mais ne cède pas sur l’exigence éthique de dire quelque chose à ces sujets, les aider à assumer leur condition d’être parlants, tout en respectant leurs possibilités d’ouverture.

Gilles Mouillac

La bataille de l’autisme : de la clinique à la politique
Éric Laurent
Navarin éd, Paris
Champ freudien, Paris (octobre 2012)

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